«Oui, oui, c’est lui!»

Une main au chignon qui oscille, l’autre tenant la jupe légère, elle s’élance. L’heure inusitée, la gravité de ce qu’elle accomplit, portent Minne sur des pieds qui touchent à peine la terre. Elle étendrait les bras et volerait sans plus de surprise. Elle se dit seulement: «C’est mon âme qui court!» Il faut courir, et très vite, car la longue forme de celui qu’elle suit n’est plus, du côté de la porte Malesherbes, qu’une larve onduleuse...

Minne dépasse l’avenue Gourgaud, atteint la grille du chemin de fer, le boulevard Malesherbes... Avec Célénie, avec Maman, elle n’est jamais allée plus loin. Le boulevard continue, jalonné d’arbres. Mon Dieu, où est donc allé Le Frisé? Elle n’ose pas crier, et elle ne sait pas siffler... Là-bas, c’est lui!... non, c’est un arbre plus gros!... Ah! le voilà...! Arrêtée un instant pour comprimer son cœur essoufflé, elle repart, joint quelqu’un qui semble attendre, quelqu’un de muet qui dérobe, sous le bord ramolli d’un feutre, le haut d’un visage anonyme...

—Pardon, monsieur...

La petite voix suffoquée peut à peine parler. L’homme ne montre de lui, sous le gaz verdâtre, qu’un menton bleui par une barbe de trois jours... Pas de front, pas d’yeux, les mains même restent invisibles, enfoncées dans les poches... Mais Minne n’a pas peur de ce mannequin sans figure, qui semble vide, haut comme une armure ancienne...

—Monsieur, vous n’auriez pas vu passer un... un homme qui allait par là, un grand, qui se balance un peu en marchant?

Les épaules de l’homme montent, retombent. Minne sent sur elle un regard qu’elle ne voit pas et s’impatiente:

—Pourtant, il a dû passer près de vous, monsieur...

Sa petite figure volontaire cherche bravement la figure d’ombre. La course a rosé ses joues, ses yeux reflètent le gaz comme deux flaques d’eau; elle ferme et rouvre la bouche et piétine, attendant une réponse. L’homme vide hausse encore les épaules, et dit enfin d’une voix sourde:

—Personne.