Ma solitude, cette neige de décembre, ce seuil d'une autre année, ne me rendront pas le frisson d'autrefois, alors que dans la nuit longue je guettais le frémissement lointain, mêlé aux battements de mon cœur, du tambour municipal, donnant, au petit matin du 1er janvier, l'aubade au village endormi... Ce tambour dans la nuit glacée, vers quatre heures, je le redoutais, je l'appelais du fond de mon lit d'enfant, avec une angoisse nerveuse proche des pleurs, les mâchoires serrées, le ventre contracté... Ce tambour seul, et non les douze coups de minuit, sonnait pour moi l'ouverture éclatante de la nouvelle année, l'avènement mystérieux après quoi haletait le monde entier, suspendu au premier rrran du vieux tapin de mon village...

Il passait, invisible dans le matin fermé, jetant aux murs son alerte et funèbre petite aubade, et derrière lui une vie recommençait, neuve et bondissante vers douze mois nouveaux... Délivrée, je sautais de mon lit à la chandelle, je courais vers les souhaits, les baisers, les bonbons, les livres à tranches d'or... J'ouvrais la porte aux boulangers portant les cent livres de pain et jusqu'à midi, grave, pénétrée d'une importance commerciale, je tendais à tous les pauvres, les vrais et les faux, le chanteau de pain et le décime qu'ils recevaient sans humilité et sans gratitude...

Matins d'hiver, lampe rouge dans la nuit, air immobile et âpre d'avant le lever du jour, jardin deviné dans l'aube obscure, rapetissé, étouffé de neige, sapins accablés qui laissiez, d'heure en heure, glisser en avalanches le fardeau de vos bras noirs,—coups d'éventail des passereaux effarés, et leurs jeux inquiets dans une poudre de cristal plus ténue, plus pailletée que la brume irisée d'un jet d'eau... O tous les hivers de mon enfance, une journée d'hiver vient de vous rendre à moi! C'est mon visage d'autrefois que je cherche, dans ce miroir ovale saisi d'une main distraite, et non mon visage de femme, de femme jeune que sa jeunesse va, bientôt, quitter...

Enchantée encore de mon rêve, je m'étonne d'avoir changé, d'avoir vieilli pendant que je rêvais... D'un pinceau ému je pourrais repeindre, sur ce visage-ci, celui d'une fraîche enfant roussie de soleil, rosée de froid, des joues élastiques achevées en un menton mince, des sourcils mobiles prompts à se plisser, une bouche dont les coins rusés démentent la courte lèvre ingénue... Hélas, ce n'est qu'un instant. Le velours adorable du pastel ressuscité s'effrite et s'envole... L'eau sombre du petit miroir retient seulement mon image qui est bien pareille, toute pareille à moi, marquée de légers coups d'ongle, finement gravée aux paupières, aux coins des lèvres, entre les sourcils têtus... Une image qui ne sourit ni ne s'attriste, et qui murmure, pour moi seule: «Il faut vieillir. Ne pleure pas, ne joins pas des doigts suppliants, ne te révolte pas: il faut vieillir. Répète-toi cette parole, non comme un cri de désespoir, mais comme un cher refrain que tu chantes en toi-même, comme le rappel d'un départ nécessaire... Regarde-toi, regarde tes paupières, tes lèvres, soulève sur tes tempes les boucles de tes cheveux: déjà tu commences à t'éloigner de ta jeunesse; tu vas t'éloigner de ta vie, ne l'oublie pas, il faut vieillir!

Éloigne-toi lentement, lentement, sans larmes; n'oublie rien! Emporte ta santé, ta gaîté, ta coquetterie, le peu de bonté et de justice qui t'a rendu la vie moins amère; n'oublie pas! Va t'en parée, va t'en douce, et ne t'arrête pas le long de la route irrésistible, tu l'essaierais en vain,—puisqu'il faut vieillir! Suis le chemin, et ne t'y couche que pour mourir. Et, quand tu t'étendras en travers du vertigineux ruban ondulé, si tu n'as pas laissé derrière toi, un à un, tes cheveux; en boucles, ni tes dents une à une, ni tes membres un à un usés, si la poudre éternelle n'a pas, avant ta dernière heure, sevré tes yeux de la lumière merveilleuse—si tu as, jusqu'au bout, gardé dans ta main la main amie qui te guide, couche-toi en souriant, dors heureuse, dors privilégiée...»

[MALADE]

Comme chaque matin, une mince colonne lilas, une tige de lumière, debout, divise l'obscurité de la chambre. Elle s'étire, coupante, contre le fond brodé et sombre de mon rêve, un rêve de jardins à lourdes verdures, à feuillages bleus comme ceux des tapisseries, qui murmuraient pesamment sous un vent chaud... Je referme les yeux, avec l'espoir de joindre, par-dessus la hampe lumineuse, les deux panneaux somptueux de mon rêve. Une douleur précise, à la place des sourcils, m'éveille tout à fait. Mais le murmure orageux des feuillages bleus persiste dans mes oreilles.

J'atteins la lampe, qui éclôt de l'ombre comme une courge rosée, traînant après elle ses vrilles sèches en fil de soie...

Le battement douloureux persiste, là, derrière les sourcils. J'avale péniblement; quelque chose comme une petite arbouse râpeuse enfle dans ma gorge, et je ferme les mains, je cache mes ongles, pour éviter le contact des draps.

Froid, chaud—frissons... Malade? Oui. Décidément, oui. Pas très malade—juste assez. J'éteins la lampe, et le tube lumineux, d'un bleu glacé qui rafraîchit ma fièvre, monte de nouveau entre les rideaux. Il est six heures.