Je lève les bras au ciel.
—Seigneur! en sommes-nous là! Vous allez me chercher chicane pour des niaiseries de cet ordre? Ceci est à moi.—ceci est à toi... Nous avons l’air de jouer La robe—ô mon enfance!—La robe, du regretté Eugène Manuel!
—O notre enfance... soupire Claudine...
Ah! j’en étais sûre! Claudine ne résiste jamais à une évocation du passé. A ces seuls mots: “Vous souvenez-vous?” Elle se détend, se confie, s’abandonne toute... A ces seuls mots: “Vous souvenez-vous?” elle incline la tête, les yeux guetteurs, l’oreille tendue comme vers un murmure de fontaines invisibles... Encore une fois le charme opère:
—Quand nous étions petites, commence-t-elle...
Mais je l’arrête:
—Parlez pour vous, Claudine. Moi, je n’ai jamais été petite.
Elle se rapproche d’un sursaut de reins sur le divan, avec cette brusquerie de bête qui fait craindre la morsure ou le coup de corne. Elle m’interroge, me menace de son menton triangulaire:
—Quoi! Vous prétendez n’avoir jamais été petite?
—Jamais. J’ai grandi, mais je n’ai pas été petite. Je n’ai jamais changé. Je me souviens de moi avec une netteté, une mélancolie qui ne m’abusent point. Le même cœur obscur et pudique, le même goût passionné pour tout ce qui respire à l’air libre et loin de l’homme—arbre, fleur, animal peureux et doux, eau furtive des sources inutiles,—la même gravité vite muée en exaltation sans cause... Tout cela, c’est moi enfant et moi à présent... Mais ce que j’ai perdu, Claudine, c’est mon bel orgueil, la secrète certitude d'être une enfant précieuse, de sentir en moi une âme extraordinaire d’homme intelligent, de femme amoureuse, une âme à faire éclater mon petit corps... Hélas, Claudine, j’ai perdu presque tout cela, à ne devenir après tout qu’une femme... Vous vous souvenez du mot magnifique de notre amie Calliope, à l’homme qui la suppliait: “Qu’avez-vous fait de grand pour que je vous appartienne?” Ce mot-là, je n’oserais plus le penser à présent, mais je l’aurais dit, quand j’avais douze ans. Oui, je l’aurais dit! Vous n’imaginez pas quelle reine de la terre j’étais à douze ans! Solide, la voix rude, deux tresses trop serrées qui sifflaient autour de moi comme des mèches de fouet; les mains roussies, griffées, marquées de cicatrices, un front carré de garçon que je cache à présent jusqu’aux sourcils... Ah! que vous m’auriez aimée, quand j’avais douze ans, et comme je me regrette!