Il y a encore, dans mon pays, une vallée étroite comme un berceau où, le soir, s’étire et flotte un fil de brouillard, un brouillard ténu, blanc, vivant, un gracieux spectre de brume couché sur l’air humide... Animé d’un lent mouvement d’onde, il se fond en lui-même et se fait tour à tour nuage, femme endormie, serpent langoureux, cheval à cou de chimère... Si tu restes trop tard penché vers lui sur l’étroite vallée, à boire l’air glacé qui porte ce brouillard vivant comme une âme, un frisson te saisira, et toute la nuit tes songes seront fous...
Ecoute encore, donne tes mains dans les miennes: si tu suivais, dans mon pays, un petit chemin que je connais, jaune et bordé de digitales d’un rose brûlant, tu croirais gravir le sentier enchanté qui mène hors de la vie... Le chant bondissant des frelons fourrés de velours t’y entraîne et bat à tes oreilles comme le sang même de ton cœur, jusqu’à la forêt, là-haut, où finit le monde... C’est une forêt ancienne, oubliée des hommes, et toute pareille au paradis, écoute bien, car...
Comme te voilà pâle et les yeux grands! Que t’ai-je dit! Je ne sais plus... je parlais, je parlais de mon pays, pour oublier la mer et le vent... Te voilà pâle, avec des yeux jaloux... Tu me rappelles à toi, tu me sens si lointaine... Il faut que je refasse le chemin, il faut qu’une fois encore j’arrache, de mon pays, toutes mes racines qui saignent...
Me voici! de nouveau je t’appartiens. Je ne voulais qu’oublier le vent et la mer. J’ai parlé en songe... Que t’ai-je dit? Ne le crois pas! Je t’ai parlé sans doute d’un pays de merveilles, où la saveur de l’air enivre?... Ne le crois pas! N’y va pas: tu le chercherais en vain. Tu ne verrais qu’une campagne un peu triste, qu’assombrissent les forêts, un village paisible et pauvre, une vallée humide, une montagne bleuâtre et nue qui ne nourrit pas même les chèvres...
Reprends-moi! me voici revenue. Où donc est allé le vent, en mon absence? Dans quel creux de dune boude-t-il, fatigué? Un rayon aigu, serré entre deux nuées, pique la mer et rebondit ici, dans ce flacon où il danse à l’étroit...
Jette ce plaid qui m’étouffe; vois! la mer verdit déjà... Ouvre la fenêtre et la porte, et courons vers la fin dorée de ce jour gris, car je veux cueillir sur la grève les fleurs de ton pays apportées par la vague,—fleurs impérissables effeuillées en pétales de nacre rose, ô coquillages...
LE DERNIER FEU
Allume, dans l'âtre, le dernier feu de l’année! Le soleil et la flamme illumineront ensemble ton visage. Sous ton geste, un ardent bouquet jaillit, enrubanné de fumée, mais je ne reconnais plus notre feu de l’hiver, notre feu arrogant et bavard, nourri de fagots secs et de souches riches. C’est qu’un astre plus puissant, entré d’un jet par la fenêtre ouverte, habite en maître notre chambre, depuis ce matin...