C’est moi qui les arrête:
—Et qu’ajouterez-vous quand vous aurez mon âge?
L’une d’elles leva sur mon visage un long regard désabusé:
—Rien... Si vous croyez que ça m’amuse... Mon rêve, c’est d'être maquillée une fois pour toutes, pour la vie; je me maquille très fort, de manière à avoir la même figure dans vingt ans. Comme ça, j’espère qu’on ne me verra pas changer.
Un de mes grands plaisirs, c’est la découverte. On ne croirait jamais que tant de visages féminins de Paris restent, jusqu’à l'âge mûr, tels que Dieu les créa. Mais vient l’heure dangereuse, et une sorte de panique, l’envie non seulement de durer, mais de naître; vient l’amer, le tardif printemps des cœurs, et sa force qui déplace les montagnes...
—Est-ce que vous croyez que... Oh! il n’est pas question pour moi de me changer en jeune femme, bien sûr... Mais, tout de même, je voudrais essayer...
J’écoute, mais surtout je regarde. Une grande paupière brune, un œil qui s’ignore, une joue romaine, un peu large, mais ferme encore, tout ce beau terrain à prospecter, à éclairer... Enviez-moi, j’ai de belles récompenses après le maquillage: le soupir d’espoir, l’étonnement, l’arrogance qui point, et ce coup d’œil impatient vers la rue, vers l’ “effet que ça fera”, vers le risque...
Pendant que j’écris, ma fille est toujours là. Elle lit, et sa main va d’une corbeille de fruits à une boîte de bonbons. C’est une enfant d’à présent. L’or de ses cheveux, en suis-je tout à fait responsable? Elle a eu un teint de pêche claire, avant de devenir, en dépit de l’hiver, un brugnon très foncé, sous une poudre aussi rousse que le pollen des fleurs de sapin... Elle sent mon regard, y répond malicieusement, et lève vers la lumière une grappe de raisin, noir sous son brouillard bleu de pruine impalpable: