En 1640, alors que Mme de la Fayette n'avait encore que six ans, son père avait acheté des religieuses du Calvaire partie d'un grand jardin, «faisant, dit l'acte de vente, le coin occidental de la rue Férou». Cette petite rue, qui existe encore, donne dans la rue de Vaugirard en face du Petit-Luxembourg. Sur ce terrain, M. de la Vergne avait fait bâtir une maison, et c'est dans cette maison que sa fille demeurait, car son acte de décès porte qu'elle est morte «en son hôtel, rue de Vaugirard, proche la rue Férou». Le principal agrément de cet hôtel était un jardin avec un jet d'eau et un petit cabinet couvert (ce que nous appellerions aujourd'hui une véranda), «le plus joli lieu du monde pour respirer à Paris», disait Mme de Sévigné. Quant à la maison elle-même, il fallait qu'elle ne fût pas très spacieuse, car, à plusieurs reprises, Mme de la Fayette fit agrandir son appartement en gagnant sur le jardin. Dans cet appartement elle avait cependant une assez vaste chambre à coucher, et dans cette chambre un grand lit galonné d'or à propos duquel elle essuyait quelques railleries, s'il faut en croire une lettre assez malveillante de Mme de Maintenon. C'est dans ce jardin, et dans cette chambre à coucher, trop souvent dans ce lit, que s'est écoulée la dernière moitié de la vie de Mme de la Fayette. Mme de Sévigné venait passer de longues heures auprès de son amie. Par une belle soirée de juillet, elle s'oublie si tard dans le jardin à causer avec Mme de la Fayette et le fidèle d'Hacqueville, qu'elle rentre accablée de sommeil, et qu'elle trouve à peine le temps d'écrire un mot à sa fille avant de se coucher. Mais comme Mme de la Fayette passait beaucoup de temps au lit, c'était le plus souvent dans sa chambre à coucher que Mme de Sévigné lui faisait visite. Elle s'y installait pour la journée, prenait place au bureau, et de là écrivait à Mme de Grignan. Aussi, à travers plus d'une de ses lettres, on sent en quelque sorte la présence de Mme de la Fayette, qui tantôt charge Mme de Sévigné de quelque message, tantôt prend elle-même la plume, malgré son horreur pour la correspondance, et ajoute quelques mots à une lettre de Mme de Sévigné. Ou bien encore, elle écoute la lecture d'une lettre de Pauline de Grignan, et cette lettre lui semble si jolie qu'elle en oublie «une vapeur dont elle était suffoquée». Mais le meilleur de leur temps à toutes deux se passait en causeries, et quand on songe à ce que devaient être les propos, tantôt tristes et tantôt enjoués, qui s'échangeaient entre ces deux femmes si rares, à toutes ces richesses perdues, à tous ces parfums évanouis, on se prend à regretter la découverte tardive de ces instruments modernes dont la merveilleuse délicatesse capte et peut reproduire non seulement les paroles, mais jusqu'au son des voix. Ce regret s'accroît encore par la pensée qu'à ces conversations venait souvent en tiers se mêler la Rochefoucauld.

La Rochefoucauld! J'ai tardé jusqu'à présent à prononcer ce nom. Mais le moment est venu d'aborder le point délicat de la vie de Mme de la Fayette, et je dois, bien malgré moi, commencer par un peu de chronologie. En effet les biographes n'ont pu, jusqu'à présent, s'entendre sur la date à laquelle on doit faire remonter son entrée en relation avec la Rochefoucauld. Les uns, prenant à la lettre cette assertion de Segrais que leur amitié aurait duré vingt-cinq ans, la font commencer (la Rochefoucauld étant mort en 1680) en 1655, c'est-à-dire dès l'année même du mariage de Mme de la Fayette. Les autres fixent, au contraire, ce commencement à dix ans plus tard, c'est-à-dire précisément vers l'époque de la publication des Maximes; mais les uns et les autres sont d'accord pour tirer de la fixation de cette date les conséquences les plus graves. Si Mme de la Fayette n'a connu la Rochefoucauld qu'en 1665, le sentiment qu'elle a éprouvé pour lui était de l'amitié; mais si elle l'a connu dès 1655, alors c'était de l'amour. Quel que soit mon respect pour l'art de vérifier les dates, j'avoue qu'en cette matière il ne me paraît guère trouver son application. Dût-on parvenir à démontrer que Mme de la Fayette n'a connu la Rochefoucauld qu'en 1665, c'est-à-dire lorsqu'elle avait trente et un ans et qu'il en avait cinquante, la question ne me paraîtrait pas absolument tranchée pour cela. En effet, chronologie à part, une chose est certaine: c'est que la Rochefoucauld s'est emparé peu à peu de l'âme et de l'esprit de Mme de la Fayette, c'est que leurs deux existences, moralement et presque matériellement confondues, en sont arrivées, aux yeux de leurs contemporains, à n'en plus faire, en quelque sorte, qu'une seule; c'est que, depuis la mort de la Rochefoucauld, Mme de la Fayette n'a plus vécu que d'une vie incomplète et mutilée. Si c'est là de l'amitié, je le veux bien, mais il faut convenir que cette amitié ressemblait furieusement à l'amour. Est-ce à dire, cependant, que leur relation fût de même nature que la célèbre liaison de la Rochefoucauld avec Mme de Longueville? Je ne le crois pas non plus, et j'en vais dire mes raisons, bien qu'il y ait, j'en tombe d'accord, quelque lourdeur à s'appesantir sur des distinctions de cette nature. Mais, dans leurs disputes, les biographes de Mme de la Fayette n'ont pas manqué de le faire, et on ne saurait le leur reprocher, car, en dépit de tous les sophismes, non seulement les consciences droites, mais encore les imaginations délicates accorderont toujours la préférence aux femmes qui n'ont jamais perdu le droit au respect sur celles qui n'ont de titres qu'à l'indulgence. Je suis donc condamné à être un peu lourd à mon tour.

Tranchons d'abord, ou, du moins, éclaircissons s'il se peut cette question de date. Sans prendre absolument au pied de la lettre les vingt-cinq années de Segrais, je ne crois pas cependant qu'il soit possible de retarder jusqu'aux environs de l'année 1665 l'époque où Mme de la Fayette a connu la Rochefoucauld. Il ne me paraît guère probable en effet que, durant ces années brillantes de monde et de cour qui suivirent son mariage, elle ne l'ait jamais rencontré, soit à Versailles, où l'ancien frondeur n'avait pas renoncé à recouvrer tout crédit, soit chez Madame, au Palais-Royal ou à Saint-Cloud, soit encore dans quelque salon qu'ils auraient fréquenté tous les deux. Je m'imagine, sans beaucoup de fondement, je l'avoue, que cette rencontre dut prendre place chez Amalthée, c'est-à-dire chez Mme du Plessis-Guénégaud, cette amie commune de Mme de la Fayette et de Mme de Sévigné dont nous avons parlé tout à l'heure. Racine y lisait pour la première fois, en 1665, sa tragédie d'Alexandre, et on sait qu'à cette lecture Mme de la Fayette et la Rochefoucauld, familiers de la maison, assistaient tous les deux. La première fois que Mme de la Fayette vit la Rochefoucauld, il est impossible qu'elle ne l'ait pas remarqué. Il portait un des plus grands noms de France, il avait été mêlé à des aventures célèbres, et la plus belle femme de son temps l'avait aimé. Il est vrai qu'il marchait vers la cinquantaine, mais s'il faut en croire son portrait peint par lui-même, qui date précisément de cette époque (1659), il avait encore les yeux noirs, les sourcils épais, mais bien tournés, la taille libre et bien proportionnée, les dents blanches et passablement bien rangées, les cheveux noirs, naturellement frisés et «avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle tête». Il pouvait donc plaire encore, et la goutte, qui devait plus tard le travailler si fortement, n'avait point encore fait des siennes. Quant à son humeur, si nous en jugeons d'après son propre dire, bien qu'il eût quelque chose de fier et de chagrin dans la mine, ce qui faisait croire à la plupart des gens qu'il était méprisant, il assure qu'il ne l'était point du tout. En tout cas, il était d'une civilité fort exacte parmi les femmes et ne croyait pas avoir jamais rien dit devant elles qui leur eût pu faire de la peine. Lorsqu'elles avaient l'esprit bien fait, il aimait mieux leur conversation que celle des hommes. Quant à l'état de son cœur, il faut l'en laisser parler en propres termes: «Pour galant, je l'ai été un peu autrefois; présentement, je ne le suis plus, quelque jeune que je sois. J'ai renoncé aux fleurettes, et je m'étonne seulement de ce qu'il y a encore tant d'honnêtes gens qui s'occupent à en débiter. J'approuve extrêmement les belles passions; elles marquent la grandeur de l'âme, et, quoique dans les inquiétudes qu'elles donnent il y ait quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s'accommodent si bien d'ailleurs avec la plus austère vertu que je crois qu'on ne les saurait condamner avec justice. Moi qui connais tout ce qu'il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte; mais de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe jamais de l'esprit au cœur.»

À l'époque où la Rochefoucauld traçait ainsi son propre portrait, il avait quarante-six ans. Mme de la Fayette en avait vingt-cinq. Elle était femme d'un mari «qui l'adorait et qu'elle aimait fort», comme elle l'écrivait à Ménage, c'est-à-dire qu'elle n'aimait pas du tout, encore novice à l'amour, mais née pour le ressentir, sensible à tout ce qui était spirituel, élégant, chevaleresque. La Rochefoucauld était, ou du moins passait pour tel. Comment croire que du premier coup elle n'ait pas été touchée, mais touchée cependant d'une façon discrète qui, au début, ne fit pas sentir tous ses effets? Il y a dans Zayde une bien jolie conversation entre trois grands seigneurs espagnols sur les différentes manières dont peut naître l'amour. L'un d'eux finit par dire: «Je crois que les inclinations naturelles se font sentir dans les premiers moments, et les passions qui ne viennent que par le temps ne se peuvent appeler de véritables passions». Don Garcie n'aurait-il pas à la fois tort et raison? Oui, les inclinations naturelles se font sentir dès les premiers moments, mais bien souvent c'est le temps qui les transforme en passions véritables. Quelques années s'écoulèrent, en effet, entre Mme de la Fayette et la Rochefoucauld, d'une relation indécise qu'elle-même qualifie d'une façon assez piquante dans une lettre à Ménage, qui est de 1663. Ménage lui ayant transmis quelques propos flatteurs de la Rochefoucauld, peut-être à l'occasion de la Princesse de Montpensier qui venait de paraître, elle lui répond: «Je suis fort obligé à M. de la Rochefoucauld de son sentiment. C'est un effet de la belle sympathie qui est entre nous.» Cette belle sympathie qu'elle avouait déjà devait bientôt la conduire plus loin qu'elle ne comptait. Mais l'emploi même de ce mot dont un usage trop fréquent a fait oublier le sens si touchant, puisqu'il signifie «souffrance ensemble», indique cependant qu'à cette date une intimité véritable ne régnait pas encore entre eux. Aussi ne fut-elle pas au nombre des personnes auxquelles, en cette même année 1663, la Rochefoucauld prêta le manuscrit des Maximes, encore inédites, pour recueillir leur sentiment. Si elle en eut connaissance, ce fut par une lecture publique que Mme du Plessis-Guénégaud en donna au château de Fresnes. À peine cette lecture terminée, elle écrit à Mme de Sablé, qui avait prêté le manuscrit à Mme du Plessis: «Ah! madame! quelle corruption il faut avoir dans l'esprit et dans le cœur pour être capable d'imaginer tout cela. J'en suis si épouvantée que je vous assure que, si les plaisanteries étaient des choses sérieuses, de telles maximes gâteraient plus ses affaires que tous les potages qu'il mangea chez vous l'autre jour.» Le cri que cette lecture arrache à Mme de la Fayette n'est-il pas la preuve du trouble intérieur auquel elle est déjà en proie? Elle est épouvantée de la corruption qu'elle découvre chez l'homme pour lequel elle éprouve cette belle sympathie. Quoi! est-ce véritablement sur ces Maximes qu'il faut juger et de son esprit et de son cœur? Elle n'en veut rien croire. Ce sont plaisanteries et non point choses sérieuses; s'il en était autrement, cela gâterait plus les affaires de la Rochefoucauld que tous les potages qu'il mangea certain soir chez Mme de Sablé.

Cette phrase, un peu énigmatique, donne à penser que les assiduités de la Rochefoucauld auprès de Mme de la Fayette n'avaient point échappé à Mme de Sablé, et que celle-ci en plaisantait peut-être un peu. La découverte de cette corruption ne paraît cependant pas avoir fait tort à la Rochefoucauld dans l'esprit de Mme de la Fayette. Parfois il arrive, en effet, qu'un je ne sais quoi nous intéresse et nous attache aux êtres qui nous paraissent valoir mieux que leur conduite et leur vie. Notre imagination les voit non pas tels qu'ils sont, mais tels qu'ils auraient pu être; nous passons leurs défauts au compte des circonstances, et nous leur faisons crédit des qualités qu'ils auraient pu avoir. Quoi qu'il en soit, ce nouveau sentiment de la Rochefoucauld commençait à n'être plus un mystère. On en était informé jusque dans ces couvents mondains où pénétraient les échos de la ville et de la cour. C'est ainsi que l'abbesse de Malnoue, Éléonore de Rohan, y faisait allusion dans une lettre qu'elle écrivait à la Rochefoucauld, toujours à propos de ces Maximes qui circulaient inédites. Elle se plaint qu'il y ait mal parlé des femmes, et elle ajoute: «Il me semble que Mme de la Fayette et moi méritions bien que vous ayez meilleure opinion du sexe en général». L'abbesse au surplus n'y voyait point de mal, sans quoi, personne d'esprit libre, mais de mœurs irréprochables, elle n'aurait point fait elle-même le rapprochement. Mais le bruit qui commençait à se faire autour de cette liaison ne laissait pas de préoccuper et d'agiter Mme de la Fayette. Nous en avons la preuve dans une bien curieuse lettre adressée par elle, en 1666, à Mme de Sablé, lettre que Sainte-Beuve a, pour la première fois, non pas, comme il le croyait, publiée, car elle l'avait été déjà par Delort dans ses Voyages aux environs de Paris, mais mise en lumière. Il la faut, comme lui, citer tout entière, en se rappelant, pour en bien comprendre tout l'intérêt, que le jeune comte de Saint-Paul, dont il va être si longuement question, était ce fils de Mme de Longueville dont, au su de tout le monde, la Rochefoucauld était le père:

«M. le comte de Saint-Paul sort de céans, et nous avons parlé de vous, une heure durant, comme vous savez que j'en sais parler. Nous avons aussi parlé d'un homme que je prends toujours la liberté de mettre en comparaison avec vous pour l'agrément de l'esprit. Je ne sais si la comparaison vous offense; mais, quand elle vous offenserait dans la bouche d'un autre, elle est une grande louange dans la mienne, si tout ce qu'on dit est vrai. J'ai bien vu que M. le comte de Saint-Paul avait ouï parler de ces détails, et j'y suis un peu entrée avec lui. Mais j'ai peur qu'il n'ait pris tout sérieusement ce que je lui en ai dit. Je vous conjure, la première fois que vous le verrez, de lui parler de vous-même de ces bruits-là. Cela viendra aisément à propos, car je lui ai parlé des Maximes, et il vous le dira sans doute. Mais je vous prie de lui en parler comme il faut pour lui mettre dans la tête que ce n'est autre chose qu'une plaisanterie, et je ne suis pas assez assurée de ce que vous en pensez pour répondre que vous direz bien, et je pense qu'il faudrait commencer par persuader l'ambassadeur. Néanmoins, il faut s'en fier à votre habileté. Elle est au-dessus des maximes ordinaires; mais enfin, persuadez-le. Je hais comme la mort que les gens de son âge puissent croire que j'ai des galanteries. Il semble qu'on leur paraît cent ans dès qu'on est plus vieille qu'eux, et ils sont tout propres à s'étonner qu'il soit encore question des gens, et, de plus, il croirait plus aisément ce qu'on lui dirait de M. de la Rochefoucauld que d'un autre. Enfin, je ne veux pas qu'il en pense rien, sinon qu'il est de mes amis, et je vous prie de n'oublier non plus de lui ôter cela de la tête, si tant est qu'il l'ait, que j'ai oublié votre message. Cela n'est pas très généreux à moi de vous faire souvenir d'un service en vous en demandant un autre.»

En post-scriptum. «Je ne veux pas oublier de vous dire que j'ai trouvé terriblement de l'esprit au comte de Saint-Paul.»

Je ne sais jusqu'à quel point, après lecture de cette lettre, l'ambassadeur demeura persuadé; mais il faut convenir que jamais pièce diplomatique ne fut moins convaincante. Comme cette lettre montre bien, au contraire, l'état d'agitation où se trouvait alors l'âme de Mme de la Fayette! Elle ne veut point qu'on se trompe sur la nature de ses sentiments pour la Rochefoucauld. Elle a horreur de l'idée qu'on pourrait croire à une galanterie, et, en même temps, elle ne peut s'empêcher de regretter qu'aux yeux d'un jeune homme comme le comte de Saint-Paul, une femme de son âge paraisse déjà cent ans. À trente-deux ans, on n'est pas cependant si vieille qu'on ne puisse encore inspirer l'amour. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit avec M. de la Rochefoucauld. Elle ne veut pas que M. le comte de Saint-Paul ni Mme de Sablé en pensent rien, sinon qu'il est de ses amis. Pour cela, elle ne le nie pas; aussi bien, on ne l'en croirait plus.

Quelques années s'écoulent encore, et de cette relation les amis d'abord, les indifférents ensuite, continuent à causer, à jaser même, d'abord à demi-voix, puis ensuite tout haut. Le bruit en arrive jusqu'à Bussy, au fond de sa province, dans son château où il se morfond. Toujours à l'affût du scandale, il s'empresse d'en écrire à Mme de Scudéry, et voici comme elle lui répond: «M. de la Rochefoucauld vit fort honnêtement avec Mme de la Fayette. Il n'y paraît que de l'amitié. Enfin, la crainte de Dieu de part et d'autre, et peut-être la politique, ont coupé les ailes à l'amour. Elle est sa favorite et sa première amie.» Nous sommes en 1671. Que s'est-il donc passé en ces cinq années pour que Mme de Scudéry soit en droit de dire que Mme de la Fayette vit, fort honnêtement, il est vrai, mais enfin qu'elle vit avec M. de la Rochefoucauld? Ce qui s'est passé? Probablement un de ces drames obscurs dont au XVIIe siècle, non moins souvent que de nos jours, les cœurs de femmes étaient le théâtre, sans que des romanciers se tinssent à l'affût pour en décrire les péripéties. Loin que ces années marquent dans la vie de Mme de la Fayette une période de bonheur et d'enivrement, j'imagine, au contraire, qu'elles furent un temps de lutte et de souffrance. Elle avait sensiblement dépassé la trentaine, et si les femmes doivent à Balzac de pouvoir consacrer à l'amour dix années de plus qu'il ne leur était permis autrefois, c'est dans le roman et non dans la réalité, car de tout temps ces années où la jeunesse commence à s'enfuir, où la beauté reçoit parfois ses premières atteintes, ont été les plus redoutables pour les femmes qui n'ont point encore aimé. Mme de la Fayette était de celles-là: cette invasion de l'amour dans sa vie dut y introduire un trouble d'autant plus grand qu'elle était inattendue. Avant de faire à ce sentiment nouveau la place qu'il exigeait, et de lui marquer en même temps sa limite, elle dut engager, peut-être avec elle-même, un de ces combats où la victoire n'est pas moins douloureuse que la défaite. La crainte de Dieu et la politique—entendez par là le soin de sa réputation—ont pu venir à son aide; mais ces considérations n'étaient pas, la première surtout, pour agir beaucoup sur la Rochefoucauld. Le fier amant de Mme de Longueville n'a pas dû se résigner facilement à ce que Mme de la Fayette demeurât seulement sa favorite et sa première amie. Il avait bien pu écrire, quelques années auparavant, que les belles passions s'accommodent avec la plus austère vertu; mais, «lorsque la connaissance des grands sentiments de l'amour eut passé, chez lui, de l'esprit au cœur,» et lorsqu'il s'agit de se plier lui-même à cet accommodement, l'épreuve dut lui sembler nouvelle autant que difficile. Il n'a pas dû accepter sans révolte que Mme de la Fayette coupât les ailes (si ce sont des ailes) à l'amour. Pareil retranchement ne s'opère pas, en tout cas, sans souffrance, et celle qui l'impose en peut saigner autant que celui qui le subit. Nous en croirons cependant Mme de Scudéry sur parole, et non pas une vilaine chanson sur le Berger Foucault et la Nymphe Sagiette, qui circula sous main à cette époque, et dont, je l'espère, Mme de la Fayette n'a jamais eu connaissance, car sa délicatesse en aurait étrangement souffert. Une seule chose pourrait étonner, c'est qu'après s'être défendue, comme nous l'avons vue faire dans sa lettre à Mme de Sablé, Mme de la Fayette eût, en quelques années, à ce point changé d'attitude que sa liaison avec la Rochefoucauld fût devenue publique. J'y trouve cependant une explication à laquelle les différents biographes de Mme de la Fayette n'ont pas prêté, suivant moi, une attention suffisante. Ce fut seulement en 1668 (ou 1669) que mourut Catherine de Vivonne, cette épouse fidèle, mais délaissée, qu'entre temps la Rochefoucauld avait cependant rendue mère de huit enfants, et qui, au moment de la blessure reçue par son mari au service de Mme de Longueville, écrivait à Lenet, avec une résignation si touchante: «Sa santé est si mauvaise, qu'il a cru que je lui pourrai aider en quelque petite chose à supporter son chagrin». Il y avait déjà près de dix ans que Mme de la Fayette était en fait abandonnée de son mari. Elle pouvait donc, avec moins de scrupule, occuper dans la vie intime de la Rochefoucauld cette place qu'une femme d'honneur ne disputera jamais à l'épouse. Et si cette sorte de mariage moral, dont la Rochefoucauld dut se contenter, paraissait à quelques rigoristes un accommodement encore blâmable, je leur répondrai par ce propos, que Mme de la Fayette tenait un jour gaiement sur elle-même: «A-t-on gagé d'être parfaite?»

Quoi qu'il en soit de cette question de date et de ces nuances de sentiments, une chose est certaine. C'est aux environs de l'année 1670 que la Rochefoucauld commence à faire ouvertement partie de l'existence de Mme de la Fayette. Elle-même va nous dire à quel degré en si peu de temps, leur relation était devenue étroite. Il n'est guère de recueil épistolaire où l'on ne trouve cette jolie lettre qui commence par ces mots: «Eh bien! eh bien! ma belle, qu'avez-vous à crier comme un aigle…», lettre où Mme de la Fayette s'excuse auprès de Mme de Sévigné de ne pas lui écrire aussi souvent que celle-ci lui écrit et qui contient cette phrase souvent citée: «si j'avais un amant qui voulût de mes lettres tous les matins, je romprais avec lui». Mais si la lettre quotidienne paraissait à Mme de la Fayette une sujétion insupportable, il n'en était pas de même de la visite quotidienne; car, au nombre des excuses qu'elle fait valoir auprès de Mme de Sévigné se trouve celle-ci: «Quand j'ai couru, moi, et que je reviens, je trouve M. de la Rochefoucauld que je n'ai point vu de tout le jour. Écrirai-je?» Il fallait donc, et elle s'y prêtait dès 1672, dix ans après la lettre à Mme de Sablé, que la Rochefoucauld la vît tous les jours. À quel degré cette visite quotidienne était nécessaire à la Rochefoucauld, c'est maintenant Mme de Sévigné qui va nous l'apprendre. Parfois Mme de la Fayette, dont la santé était déjà très délicate, éprouvait un besoin de repos, de retraite absolu. Elle se confinait alors dans une petite maison qu'elle possédait à Fleury. Elle y demeurait quinze jours «suspendue, disait Mme de Sévigné, entre le ciel et la terre, ne voulant ni penser, ni parler, ni répondre, fatiguée de dire bonjour et bonsoir». «M. de la Rochefoucauld, ajoutait-elle, est dans cette chaise que vous connaissez, il est dans une tristesse incroyable et l'on devine bien aisément ce qu'il a.» Ce qu'il avait, sans en vouloir convenir, c'était d'être privé de sa visite quotidienne à Mme de la Fayette. Il n'y avait pas plus de treize ans que, traçant son propre portrait, il écrivait: «J'aime mes amis,… seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n'ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence». Mais, en 1659, il n'avait pas écrit non plus cette maxime: «L'absence diminue les médiocres passions et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu». L'absence l'avait brouillé avec Mme de Longueville et lui faisait sentir plus fortement le besoin qu'il avait de Mme de la Fayette.