«Il n'y a rien de plus galant que votre billet. Si la pensée de faire votre examen de conscience vous inspire de telles choses, je doute que la contrition soit forte. Je vous assure que je fais tout le cas de votre amitié qu'elle mérite qu'on en fasse, et je crois tout dire en disant cela. Adieu jusqu'à tantôt. Je ne vous promets qu'une heure de conversation, car il faut retrancher de ses divertissements ces jours-ci.»
Et quelques jours après:
«Vos lettres sont bien galantes. Savez-vous bien que vous y parlez de victimes et de…? Ces mots-là font peur à nous autres qui sortons si fraîchement de la semaine sainte.»
Parfois au contraire Ménage boudait, et se tenait à l'écart. Il fallait alors l'aller chercher, et le ramener par de douces paroles:
«Je ne vous puis assez dire la joie que j'ai que vous ayez reçu avec plaisir les assurances que je vous ai données de mon amitié. Je mourais de peur que vous ne les reçussiez avec une certaine froideur que je vous ai vue quelquefois pour des choses que je vous ai dites, et il n'y a rien de plus rude que de voir prendre avec cette froideur-là des témoignages d'amitié que l'on donne sincèrement, et du meilleur de son cœur. Vous aurez pu voir, par ma seconde lettre, que, quoique j'eusse lieu de me plaindre de ce que vous ne me faisiez pas réponse, ne sachant pas que vous étiez à la campagne, je n'ai pas laissé de vous écrire une seconde fois, et j'aurais continué à vous écrire quand même vous auriez eu la dureté de ne pas me faire réponse. Ce que je vous dis là vous doit persuader que je suis bien éloignée d'avoir pour vous l'indifférence dont vous m'accusez. Je vous assure que je n'en aurai jamais pour vous, et que vous trouverez toujours en moi l'amitié que vous en pouvez attendre.»
Mais lorsque le maître s'obstinait dans sa bouderie, et cherchait à son écolière des querelles injustes, celle-ci le morigénait à son tour, et lui reprochait assez vertement son humeur maussade:
«J'aurais raison d'être en colère de ce que vous me mandez que vous ne m'importunerez plus de votre amitié. Je ne crois pas vous avoir donné sujet de croise qu'elle m'importune. Je l'ai cultivée avec assez de soin pour que vous n'ayez pas cette pensée. Vous ne la pouvez avoir non plus de vos visites que j'ai toujours souhaitées et reçues avec plaisir. Mais vous voulez être en colère à quelque prix que ce soit. J'espère que le bon sens vous reviendra, et que vous reviendrez à moi qui serai toujours disposée à vous recevoir fort volontiers.
«Ce jeudi au soir.»
Rien de plus innocent, on le voit, que cette correspondance entre un pédant galantin et une jeune fille de vingt ans. De l'humeur dont était le maître, il fallut cependant à l'élève un certain mélange de douceur et d'habileté pour contenir cette relation dans de justes limites, et pour la transformer en une amitié qui devint (je le montrerai plus tard) une des consolations d'une vie dépouillée.
Il ne faudrait pas croire qu'apprendre le latin et écrire à Ménage fût l'unique passe-temps de Marie de la Vergne. La rentrée de la cour à Paris en 1652 avait mis un terme aux troubles de la Fronde, et donné en quelque sorte le signal de la résurrection à une société que la guerre civile avait dispersée sans la détruire tout à fait, car, même en pleine révolte et anarchie, les salons de Paris n'avaient jamais été complètement fermés. Bien qu'elle fût, suivant une très juste remarque jetée en passant par M. Cousin, d'un tout autre monde que Mme de Longueville, Marie de la Vergne avait sa place marquée dans ces salons. Par le second mariage de sa mère elle se trouvait alliée à la jeune marquise de Sévigné, plus âgée qu'elle de quelques années. Dès cette époque une étroite intimité se noua entre la jeune femme et la jeune fille. Elle avait encore une autre amie, mais moins judicieusement choisie. C'était Angélique de la Loupe, qui devait plus tard, sous le nom de comtesse d'Olonne, se rendre si tristement célèbre par ses débordements. Le hasard avait rapproché Marie de la Vergne et Angélique de la Loupe; elles demeuraient dans deux maisons contiguës. Mais, comme si ce n'eût été assez de rapprochement, Mme de la Vergne (Mme de Sévigné plutôt) avait fait percer une porte dans le mur mitoyen, afin que les deux jeunes filles pussent se voir plus aisément tous les jours. La clairvoyance n'était pas le fait de la bonne dame, comme l'appelait Retz. Une autre anecdote va nous en fournir la preuve.