A Mademoiselle S... l'aînée, à Paris.
(Protestations de Caillot-Duval, qui se dit compromis par le silence de Saulnier cadette. L'aînée le console en devinant un logogriphe composé pendant sa disgrâce).
Votre lettre du 14, mademoiselle, m'est parvenue il y a quelques jours; je vous avoue qu'elle m'a causé le plus grand étonnement par le ton de plaisanterie qui y règne. La chose d'elle-même étoit assez sérieuse, soit par le personnage qu'elle mettoit en jeu, soit par la sincérité des aveux que renfermoient mes lettres. Le silence obstiné de votre sœur m'a forcé de montrer au prince votre réponse, pour me soustraire aux reproches dont il m'accabloit; il en a été indigné, et, dans sa colère, il m'a tenu à peu près ce langage (les yeux hagards et l'écume sur les lèvres): Vous êtes bien osé, de m'avoir compromis avec de pareilles caillettes (c'est son mot favori); vous mériteriez que je vous envoyasse à Lodeorbarli[ [16] (c'est la prison d'Etat chez le prince, située près du Pont-Euxin); je veux bien vous pardonner en mémoire de vos services passés, mais vous serez un mois sans manger à ma table, et jusques-là vous vivrez de codelipons (nourriture mal-saine) et de chartoufedu (boisson exécrable). Voilà pourtant ce que vous m'attirez, pour avoir voulu rendre service à votre sœur; c'est une leçon pour l'avenir. Il a terminé sa brusque incartade par me dire qu'il ne vouloit plus entendre parler de vous, et qu'il se repentoit de s'être reposé si long-temps sur des petites perronelles (passez-moi le mot). J'ai fait mon possible pour l'appaiser, mais j'ai reconnu que le seul moyen, s'il y en a un, est une lettre de votre sœur, ou au moins de vous, adressée à lui-même. Il n'est pas mal intentionné pour vous: son plus grand mécontentement vient de votre sœur.
Si vous ne pouvez vous déterminer à écrire, votre sœur ni vous, au moins apprenez-moi si, comme je l'espère, vous m'avez gardé le secret le plus inviolable. Je serois perdu, si vous y aviez manqué. Vous voyez que mon sort est entre vos mains: mais je vous crois trop honnête pour abuser de la confiance que j'ai eue en vous. Je suis menacé, dans ce cas, du supplice des courtousedilles, toujours suivi de la ruine du principe générateur.
Je ne sais où vous avez pris que la Crimée étoit désolée tour à tour par les Russes et les Turcs: elle ne l'est par personne. Ces climats sont protégés par la division du prince Botanipet, qui est composée des trois régimens des Pasteroipètes, Friscarpètes et Simmocupètes: ce sont des troupes superbes, faciles à entamer, mais fort aisées à recruter.
Je dois entendre, selon vous, ce que c'est que le prince de Cornail; j'avoue, à ma honte, que c'est la première fois que j'en entends parler. Si j'avois affaire à une personne moins instruite, je croirois qu'elle a voulu dire Corneille; mais ce seroit vous faire injure, que de vous croire capable d'une erreur aussi grossière.
J'attends incessamment de vos nouvelles, et je vous prie de me croire, en attendant, etc.—Caillot-Duval.
P.-S.—Etant peu occupé dans ce moment, je me suis permis un petit logogryphe que je soumets à votre jugement.
Je vaux plus de cinq sans ma queue,