Alors Maud proposa d'aller se reposer au tea room, établissement extra-dry et où «on s'amusait beaucoup avec tous ces Yankees».

On sauta sur l'idée, chacun, sans l'avouer, en ayant assez, pour ce jour-là, de «vibrations d'art».

Le tea room était bondé; cela sentait un médiocre mélange de café, de thé et de cacao, tandis qu'un orchestre pauvre, piano et violon, feutrait le bruit des cuillers et des tasses.

Avertie s'assit près d'un bow-window, sous un bouquet de lilas énorme, de tulipes et d'anthuriums couleur sang et qui jetait une tache éblouissante dans la salle. Les fleurs, par la chaleur, s'étaient largement épanouies, perlées de sueur embaumée. Il y avait tout un frais poème dans ce paquet de printemps.

Alentour, ainsi que Maud l'avait dit, c'était l'Amérique for ever. Types réellement sains et beaux, mais si uniformes qu'il eût été difficile de choisir la plus jolie femme. Toutes étaient belles, aucune n'avait de séduction.

Tout à coup, sous le nez d'Avertie passa une bouffée de tabac blond mélangé d'arôme de vétiver. Elle se pencha vers le bouquet. Mais non, ce n'était pas cela. Où donc avait-elle déjà senti pareille effluve douce? Elle revit dans un éclair la Suisse, les petits volets verts, Lucerne, le wagon... son œil dansa dans la pièce.

Au fond, du tea-room, sous les arcades qui, formant boudoir turc, cachaient à demi les consommateurs, Avertie remarqua une main paresseuse éventer d'un immense foulard indien un visage inaperçu.

Dick, attablé avec la plus somptueuse américaine du lieu, était assis nonchalant, presque étendu, dans sa pose affectionnée. Sa compagne avait une carnation trop riche, une poitrine trop forte, des cheveux trop luxuriants, des yeux trop gros, et une élégance provocatrice. Tous deux s'ennuyaient sans vergogne.

Avertie les fixa avec effronterie.

Le jeune homme avait repris sa pipe; par sa bouche entr'ouverte, il s'ingéniait à faire sortir des anneaux de fumée bleue. Il y apportait toute son attention. Ses lèvres, courtes et épaisses, se fermaient à intervalles réguliers et ses dents larges se posaient sur elles, comme des amandes fraîches sur des fruits rouges.... Avertie eut envie d'y goûter.