Sur le mica scintillant de la lagune, fraîche comme une opale en son noir écrin, Avertie voguait dans sa gondole. Ses yeux, fixés sur le couvent des Arméniens, semblaient vouloir en percer les murs aveuglants de soleil. Elle souhaitait glisser, patiner, voler sur les eaux... Jamais elle n'arriverait assez vite. Et pourtant elle savourait l'attente délicieuse de la minute où elle retrouverait Dick. Elle ne regardait ni les jolies voiles latines inclinées là-bas sur l'horizon bombé, ni le geste pittoresque et monotone du gondolier penché sur le mouvement régulier de la longue rame...
Enfin les cyprès se détachèrent tout autour de l'îlot, semblables à ces minces chandelles de fête entourant les gâteaux de son enfance. Puis ce furent la petite maison blanche égayée par la floraison des arbres fruitiers et les pilotis d'un bleu criard, l'enceinte du couvent rouge pompéïen et l'image réfléchie de toutes ces choses dans l'eau huileuse.
Sous le porche désert la gondole accosta mystérieusement.
Avertie perçut encore le clapotement de l'eau sur les marches, puis tout disparut: Dick, flegmatique et beau, la reçut dans ses bras.
CHAPITRE VI
Silencieux, côte à côte, ils entrèrent dans le couvent. Des arceaux légers formaient un cloître arrondi autour d'un jardin. Alourdies de maturité, des roses pendaient parmi les boutons présomptueux, mêlés aux jasmins jaunes et aux chèvrefeuilles désordonnés qui s'accrochaient aux arabesques des frontons; une odeur suave s'en exhalait, rafraîchie par le jet d'eau d'une vasque rose. Sur le gazon fauché, des tulipes et des anémones, par paquets disposés çà et là, semblaient les bouquets peints d'une délicate étoffe indienne. Au fond un vieux cèdre éclatait de sève au bout de ses branches molles; et un magnolia à feuilles claires et vernissées marquait d'une grande tache d'ombre le petit enclos. Près du jet d'eau, un chat blanc se chauffait au soleil. Derrière de grands arbres, un banc rustique invitait.
Dick et Avertie, sous le cloître, regardaient ensemble ces choses charmantes et quiètes. Le jeune homme, avec un geste grave, toucha doucement la manche d'Avertie pour l'écarter du puits dont la chaîne était encore humide. À leurs pieds, de chaque côté de ce puits, sur deux étagères de bois symétriques, des cinéraires variés éclosaient au soleil. Depuis les roses tendres jusqu'au pourpre violent, depuis les bleus tristes et pâles jusqu'à l'azur délicat et moucheté, jusqu'aux indigos crus, les couleurs de ces fleurs de cimetière et de serre étaient éclatantes de beauté saine.
Comme Avertie baissait la tête, éblouie par trop de lumière, Dick la prit par la main et l'entraîna doucement vers le banc rustique où ils s'assirent. Alors, il lui saisit l'autre main et les réunit toutes deux contre sa poitrine. Puis, il contempla longuement la jeune femme. Son ineffable et grave regard la pénétrait. Elle sentit ce regard descendre jusqu'à son cœur et s'y reposer.
—Nous nous aimons, n'est-ce pas? lui dit-il... (les paupières d'Avertie battirent légèrement). Et puis vous êtes si jolie, darling... Comment vous oublier quand une fois on vous a regardée? Vos yeux ressemblent à des oiseaux bleus, ou à ces fleurs que nous venons de voir. Et vos cheveux! On dirait du sucre d'orge... du sucre filé, comme j'en ai vu de semblable dans vos foires en France... Et votre bouche! Nous disons en Angleterre «A rose bud», oui, un bouton de rose rouge... Seriez-vous très fâchée, vraiment, si je vous embrassais?