Le flegmatique Peintre devint audacieux sous l'insulte. Il leva sa canne et, hardiment, fit glisser le voile violet sur sa tringle de cuivre: Barbara apparut les mains jointes, levant des yeux bruns au ciel, froide, poncive, lamentablement banale. Mais ce ne fut qu'un clin d'œil.
Un chat-tigre, le sacristain, avait bondi.... Voilant Barbara d'un geste brutal, au risque de déchirer le rideau sacré, il saisit le Peintre par les poignets, lui arracha la canne sacrilège et la brandit au-dessus de sa tête avec un beau mouvement d'Italien de comédie. Puis il se mit à vitupérer en termes beaucoup moins nobles que son geste, certainement. Pour le calmer, le Peintre dégagea une de ses mains et saisit dans son gilet une pièce d'argent que le forcené, du bout de son coude, envoya rouler au fond de l'Église, en roulant, lui aussi des yeux blancs et ronds. Puis il lâcha tout, remit poliment la canne dans la main du Peintre et, à pas comptés et sûrs, il alla rejoindre la pièce d'argent qu'il empocha.
—Ah! Santa Barbara! Quelle aventure! clamait Floche. Manquer d'être assassinée, et par un bedeau, encore! Pour une toile de quatre sous! Nous l'avons échappé belle!... Comment l'avez-vous trouvée cette Barbe, patronne des artilleurs? Moi, pour vous mettre à l'aise, je vous dirai que je ne la «trouve» pas. Ça a beau s'intituler «la Perle de Venise», ce que je ne goûte pas, je le dis sans honte!
—Il paraît qu'il faut la contempler des heures pour en être pénétré....
—Oh! bien, alors, sauvons-nous! ajouta Floche.
Ils firent le tour de l'Église; il y traînait une odeur d'encens, tiède encore; quelques vieux dos voûtés par la prière se tassaient derrière les piliers; des châles typiques et gracieux circulaient dans la nef.
Près de la sortie, les visiteurs aperçurent un groupe qui tenait conversation, hommes et femmes assis en rond avec le sans-gêne de buveurs autour d'une table d'auberge. Une mère, dans un mouvement de tendresse charmante, avait appuyé sa figure contre celle de son petit posé sur l'accoudoir d'un prie-Dieu et qu'elle protégeait de son châle à la façon du Carpaccio. Tout ce monde était à son aise, naturel et harmonieux. L'âme de Venise flottait autour de ce vivant tableau, qu'Avertie pressentit être un bien plus grand trésor pour la Cité que cette «Perle» à peine entrevue derrière ses voiles de damas.
Ensuite, tandis qu'on voguait sur les canaux, la comtesse Floche se lamenta:—Aller en fiacre, une fois rentrés à Paris, ce sera affreux après Venise et le gondolage! Toujours un gros derrière devant votre nez; quand ce n'est pas celui du cocher, c'est celui du cheval! Au moins, en gondole, on respire à plein poumons l'odeur des immondices de la seule lagune!
—Soyez patiente, Floche. Carpaccio, à St Giovanni degli Schiavoni, nous dédommagera.
Carlo les débarqua à l'entrée d'une ruelle loqueteuse où séchait le linge plus soigneusement lessivé en vue des réjouissances pascales. Les draps pendaient en drapeaux de fête bourbonnienne; les chemises et les jupons, gonflés par le vent, jouaient les grotesques en baudruche....