Dans une salle du fond, ils virent l'immense toile. Elle leur parut, d'abord, sombre et brouillée. «Qu'un seul cerveau ait pu contenir tant de personnages furieux de vie» les étourdissait. Mais bientôt la splendeur extraordinaire du tableau les pénétra. Ce n'était point la douleur, l'horreur, le titanesque des personnages, mais bien la beauté des groupes et des mouvements, l'ordonnance admirable de la composition, les tons chantants de l'atmosphère qui grandissaient jusqu'au paroxysme l'émotion des Pèlerins. Ah! la pauvre Mère haletante qui, de ses mains crispées, debout encore, malgré l'affaissement de son corps, se retenait à la croix... Et dans le groupe des Saintes Femmes endormies, l'inoubliable violet d'une robe, comme il préparait l'admiration à subir l'impérieuse beauté de l'ensemble.
Le Peintre, découvert, les mains derrière le dos, dans l'attitude de ceux qui suivent les enterrements, pleurait d'émotion presque. Avertie l'entendit avaler un sanglot; elle en fut affectée. Quelles pensées avaient déjà passé sur cette âme depuis le premier jour de ce voyage pour aboutir à une éclosion si violente de sensibilité!
Les sensations de Floche étaient toutes différentes. Son cahier à la main, elle écrivait un «tabac» renforcé du plus grand nombre possible de détails techniques: hauteur des personnages, longueur de la croix, noms des tissus, des couleurs—bleu cobalt, jaune indien, prunes de Monsieur, fraises de Madame—puis elle concluait en gros caractères: «Pièce immense!»... Elle était fixée!
Fatigués de ces efforts successifs, les voyageurs demandèrent à Carlo de les promener sur les lagunes, à travers les quartiers pauvres et isolés. Le gondolier aimait sa ville, savait ses beautés et ses saveurs secrètes. C'est ainsi qu'à la fin du jour ils passèrent devant le Palazzo di camelo, dont un chameau héraldique blasonnait la façade.
Tout rosé dans sa pierre vétuste, Avertie l'eût volontiers pris dans ses bras, ce Camelo, pour le caresser et l'embrasser. Il était enfantin, pauvre et si ravalé, si avarié par l'embrun qu'il avait l'air en biscuit de Reims rose et rongé par de sournoises souris. De grands filets de pêche, accrochés aux colonnades patriciennes, l'emprisonnaient d'une résille vulgaire et rude. Le peuple affirmait, ici, brutalement son triomphe sur les anciennes aristocraties. Et le Peintre énonça sententieusement:
—Si la noblesse, socialement inutile aujourd'hui, n'est plus qu'un souvenir, c'est surtout à Venise que les artistes peuvent constater quelles furent la force active, la grandeur de cette élite sélectionnée, car la vie intense et belle de la Cité s'éteignit quand s'imposa la démocratie que...
—Moi, je ne suis pas démocrate! interrompit heureusement Floche. Et vous, Avertie?
Avertie haussa les épaules.
Les Pèlerins étaient descendus vers la Madona del Orto et circulaient en badauds lorsqu'ils furent sollicités par un vieux sacristain d'entrer dans son église, délaissée par les visiteurs parce qu'elle était si loin. Quels grands joyaux elle renfermait pourtant! D'une part c'était la Présentation, où le Tintoret avait atteint un charme puissant. Le mystère assombri de presque tout le tableau, l'architecture ferme du temple, la majesté des allures féminines, et ces hommes accroupis dans la pénombre, le menton dans leurs mains et regardant l'Enfant qui monte, tout cela donnait un éclat et une délicatesse surnaturels à la petite Vierge Marie qui, en haut des degrés, s'auréolait déjà sur le ciel bleu, sur l'immensité et l'inconnu de la Vie.
À voir une œuvre si magnifique dans la modeste chapelle d'une église oubliée, Avertie la trouva mieux à sa place pour en goûter la grandeur et toucher presque au mystère de cette sérieuse petite madone.