Quand ils y débarquèrent, la grille en était close. Ils regardèrent à travers les barreaux; sur de hautes tiges, des fleurs étranges, fantastiques se mouvaient. C'étaient les perroquets, les beaux aras Papadopouli. Avec leurs plumes ébouriffées aux couleurs éclaboussantes et acides, ils avaient l'air, sur le fond triste du parc froid et pourri d'humidité, de tulipes échevelées et géantes.
La comtesse Floche voulut entrer. Elle sonna, fit du vacarme. Enfin, on vint ouvrir d'assez mauvaise grâce. Rien n'était plus banal que cet enclos, entouré d'arbres trop grands aux feuillages mornes. Avertie s'était bien rendu compte, dès l'abord, que les perroquets, seuls, en étaient la flore rare et que, malgré la gloire d'avoir assez de terre sur le grand canal pour y faire pousser des arbres immenses, ce jardin était, somme toute, fort médiocre.
Floche, elle-même, n'y prit qu'un agrément, celui de s'éclipser avec le Peintre derrière un massif de roses pompon.
***
Le dîner au Vapore fut terne ce soir-là. Chacun était fatigué et retiré dans ses pensées.
Depuis le soir de la «Vache mode», où Avertie avait surpris les attentions du Peintre pour Floche, ils étaient, croyait-elle, moins simples tous deux et moins naturellement familiers. Avertie savait que c'était le prélude de tout drame lyrique et s'en amusa; mais elle eût désiré connaître la genèse de ce flirt, et quel avait été le mot, le geste, déclanchement du désir.
Après le dîner, ils allèrent à pied rejoindre leur bateau. Sur la Piazzetta, on faisait de la musique. L'éclairage, l'animation populaire, les flonflons qui rythmaient la nonchalante ballade, et dans la pénombre la grandeur fabuleuse de Saint-Marc et celle du palais des Doges découpé au bord de l'eau sur un ciel féerique, tout cela donnait l'illusion du merveilleux.
Avertie entendit le peintre dire à Floche:
—C'est tellement magique qu'on se croirait toujours au théâtre.