Empoignée, elle n'osait même plus avancer, craignant d'amoindrir, en la déplaçant, sa béatitude et de dérober ainsi une parcelle d'extase à son enchantement.

Floche gloussait, toute différente dans son enthousiasme. Elle criait en vendeuse de sardines:

—Petites Venises! Couleurs vives! Petites Venises, couleurs toutes fraîches!

Tandis qu'ils avançaient le long du canal, le bruit de leurs talons et de leurs voix résonnait dans l'écho des quais déserts. Quelques gondoles étaient venues jusque-là et voisinaient avec d'autres barques plus modestes, dont la couleur criarde cachait mal l'effritement humide. Des ponts en dos d'âne rompaient parfois la perspective. L'un d'eux fit accéder les Pèlerins à la rue centrale, large, courte et dallée, rendez-vous d'une foule en récréation. Les hommes fumaient, appuyés au parapet du canal. D'aucuns, en bure marron, les pantalons serrés aux chevilles, les pieds nus, un grand chapeau mou sur leurs cheveux bouclés, réalisaient bien le type aimé des peintres romantiques. Les femmes, en robes claires sous leurs châles, deux par deux toujours, penchées l'une vers l'autre, nonchalantes, semblaient attendre le rappel d'une cloche.

Qu'avaient-elles besoin de se hâter, ces patientes et fines dentelières, puisqu'elles résumaient toute leur vie passionnée, joyeuse ou triste, dans quelques fleurs de lin blanc aux pistils délicats, minutieusement ouvrés par leurs doigts résignés?

Dans un coin de la place, le cercle bruyant des invités entourait une mariée en robe gris perle, couronnée d'oranger. En face, un tourniquet absorbait l'attention d'autres groupes, ainsi qu'un marchand de sorbets et de dolci, où Avertie reconnut les délicieux fruits glacés au sucre, grosses perles de Venise, soufflées, blondes, luisantes, embrochées sur de fines échardes de bois blanc: nèfles dorées, raisins noirs et vernis, noix croquantes... Et devant l'église, un petit carrousel italien, dont l'orgue râlait d'humidité, tournait avec des saccades de joujou mécanique. Tout cela mettait sur cette place de Burano une animation inattendue.

L'église, pourtant grande ouverte à tous, restait déserte. Nul n'avait l'idée d'y entrer. De la rue, on voyait briller doucement dans la pénombre le ver luisant des lanternes dorées. Elles étaient, ces lanternes de pacotille, juchées sur de hautes hampes et piquées en procession le long de la nef. Avertie franchit le seuil. La Vierge de l'entrée, si pâle et si éteinte dans sa fresque douce, sembla la saluer avec les yeux tristes de ceux que personne ne regarde.

À la sortie, un vieux pauvre, qui les suivait depuis quelque temps, lui demanda l'aumône. Il avait un bonnet phrygien de doge, un grand manteau jaune rapiécé, des lunettes et le teint safran. Ce vieil homme était répugnant. Il rappelait à Avertie les canocci, ces hors-d'œuvre du Vapore, surtout à cause de ses petits yeux vifs et cruels derrière les lunettes. Le Peintre le photographia, lui donna deux sous, et le vieux, par remerciement, dansa et lui envoya un baiser. Ce fut si ignoble qu'Avertie eut envie de pleurer.

Maud, américaine précise, regarda sa montre. Il fallait rentrer. Elle rappela les retardataires.

Ils voulurent, pour regagner leur gondole, passer par les mêmes chemins afin de retrouver les mêmes impressions et, au hasard de la percée des rues, revoir l'étendue de la chère lagune et le ciel de l'Adriatique.