Douze années s'étaient écoulées. J'avais trente ans: les circonstances m'avaient éloigné de Paris: le hasard m'y ramena; un de ces hasards dont on est toujours le collaborateur, quand ils font ce qu'on souhaite. J'y arrivais, le cœur gonflé d'émotion et d'espérance, ayant dans ma malle quelques manuscrits et sur mon carnet quelques adresses. Huit jours après, grâce à des compatriotes fixés à Paris et à d'anciens camarades qui voulurent bien me reconnaître, j'étais présenté à trois ou quatre puissances de journal, de revue, de librairie et de théâtre. Quinze jours plus tard, je déjeunais en tête-à-tête, au café Bignon, avec un de mes auteurs favoris, le célèbre conteur Eutidème[ [2].

Dieu merci! je suis heureux de commencer par celui-là; car, de toutes mes illusions provinciales à l'endroit de la littérature et des écrivains en renom, il en est peu qui me soient restées plus intactes. C'est une âme honnête et délicate qu'Eutidème, et bien m'en prit; car ma bourse, mes secrets de cœur, mes affaires de famille, tout aurait été à sa merci, s'il l'avait voulu. S'il lui eût plu de me rendre ridicule pour dix ans, d'abuser de ma candeur, de me forcer à le servir après avoir emprunté au garçon sa serviette et son tablier blanc, rien ne lui eût été plus facile: j'étais tout étonné et très-reconnaissant qu'il me permît de m'asseoir à sa table et de manger en face de lui. Mon embarras était de trouver des mets dignes de lui être offerts, et surtout une boisson qui ne fût pas trop grossière pour ses lèvres. Il y avait dans ses ouvrages tant d'âmes exilées de leur ciel, tant de tristesses inconsolées, tant de sourires trempés de larmes, tant de mélancoliques regards incessamment tournés vers les horizons infinis, tant de frêles sensitives froissées au dur contact des réalités mondaines, tant de pauvres femmes éplorées, plaintives, vêtues de deuil, penchées sur des urnes funèbres, tant de cœurs héroïques et chevaleresques dépaysés dans notre siècle d'égoïsme et de prose, qu'il me semblait presque sacrilége d'offrir au créateur de ce monde noble et charmant un rosbif aux pommes, un turbot à la hollandaise et du vin de Médoc. J'aurais voulu inventer quelques-unes de ces friandises orientales, pétries par les sultanes pendant les ennuis du harem, feuilles de roses mouillées d'eau de neige, rêves ou parfums déguisés en confitures, fleurs de nopals ou de citronniers pleurant dans des coupes d'or. L'aspect général de mon poétique convive avait bien quelque peu dérangé mon idéal; je me l'étais tant de fois représenté grand, mince, élancé, un teint pâle, de grands yeux noirs levés vers le ciel, des cheveux bouclés naturellement sur un front ombragé de mélancolie! J'avais devant moi un gaillard de bonne mine, aux larges et robustes épaules, menacé d'un embonpoint précoce, de petits yeux vifs, doux et fins, le front dénudé comme un genou, une cravate noire négligemment nouée autour d'un cou musculeux, la lèvre un peu épaisse, les couleurs de la santé, une tenue de sous-lieutenant habillé en bourgeois, un air de simplicité et de bonhomie qui excluait toute exagération sentimentale. N'importe! Je m'obstinais, je feuilletais la carte de Bignon, y cherchant quelque plat romanesque et quelque liqueur aérienne, lorsque mon homme trancha la difficulté, en me proposant un menu de la vulgarité la plus substantielle. J'aurais voulu du moins me rattraper sur le dessert et obtenir du garçon quelques liqueurs inédites, à l'usage des femmes incomprises: Eutidème me demanda un petit verre d'eau-de-vie: ç'a été là mon premier mécompte littéraire.

Il y avait sur la table un journal de théâtre. On y rendait compte d'une pièce jouée la veille. L'auteur de l'article parlait de la pièce comme d'un chef-d'œuvre, et de la représentation comme d'un de ces triomphes qui inscrivent une date mémorable dans l'histoire de l'art dramatique. Je lisais avidement ce bulletin admiratif:

—Quelle belle chose que le succès, et que cet auteur est heureux! m'écriai-je.

—Lui! répliqua Eutidème en souriant: il se désole, au contraire; sa pièce est détestable, elle est tombée à plat...

—Ce n'est pas possible; on vous aura mal renseigné...

—Oh! vous pouvez me croire; j'y étais, et je n'ai aucune raison pour me réjouir de cette chute: je ne suis ni l'ennemi de l'auteur, ni son ami intime...

—Mais ce journal, cet article?...

Eutidème m'expliqua alors que les journaux de théâtre, afin d'obtenir le privilége d'être vendus dans la salle, s'engageaient, par un traité, à ne jamais dire que du bien des pièces dont ils rendaient compte.

«C'est si connu, ajouta-t-il, que souvent l'article est écrit avant la première représentation; sans quoi on n'aurait pas le temps de l'imprimer, puisque le journal paraît le matin, et que quelques-unes de ces grandes solennités dramatiques (style obligé) ne finissent que bien avant dans la nuit.