J étais ému, et l'émotion me rendit presque éloquent. J'expliquai à Eutidème comment cette qualité de propriétaire, qui lui semblait si enviable, m'avait souvent désolé, et me désolerait bien davantage, si elle restait synonyme de désœuvrement et d'obscurité. Je lui dis que j'échangerais volontiers mes quelques sacs de mille francs contre ses tourments, son talent et sa renommée. Je lui demandai comment l'exercice des facultés les plus élevées de l'intelligence pourrait, en aucun cas, être une condition d'infériorité sociale. Puis je lui indiquai mon but, ma pensée: en vue des catastrophes à venir, et, en attendant, par haine de l'oisiveté, me ranger parmi les travailleurs, comme si j'avais besoin de travailler pour vivre; mettre mon talent, si jamais j'en avais un peu, au service d'idées morales qui intéressaient la société tout entière, puisque le désordre dans les âmes devait tôt ou tard finir par le désordre dans la rue; ensuite, lorsque mon nom aurait acquis quelque autorité, tâcher d'être utile à mes confrères, dans la mesure de mes forces; établir quelque part une tribune littéraire où ma plume consciencieuse et bienveillante ferait pour les livres ce que ces fameux feuilletons du lundi faisaient surabondamment pour les pièces de théâtre; n'avoir ni complaisance ni rigorisme toutes les fois que mes croyances ne seraient pas sérieusement en jeu; tenir compte des bonnes intentions, des illusions de la jeunesse; accueillir, encourager, mettre en lumière, faire ressortir les beautés plutôt que les taches; tendre la main aux débutants, aux faibles, aux aspirants littéraires; accepter franchement toutes les conditions d'une bonne et loyale confraternité; me faire aimer...

—Car enfin, ajoutai-je naïvement, je ne veux pas, monsieur, vous paraître meilleur que je ne suis; je me crois un honnête homme, mais je suis sûr de ne pas être un héros: je désire de tout mon cœur servir la vérité, mais je voudrais bien aussi acquérir un peu de gloire!...

Il y a dans une passion vraie quelque chose de si communicatif, qu'à mesure que je parlais je voyais s'animer et s'épanouir la bonne et spirituelle figure d'Eutidème. Cette nature délicate, qui avait passé à côté de la boue sans se salir, me comprit et m'aima. Il me tendit sa main par-dessus la table, et, serrant la mienne à me faire crier, il me dit en déguisant assez mal une larme qui roula sur son assiette:

—Quoi! c'est là votre idée? Vous ferez cela, vous?... Oh! c'est bien, c'est très-bien; vous êtes un brave garçon... Dans cette nouvelle phase de votre existence, je serai heureux et fier d'être votre premier ami... George, soyez le bienvenu parmi nous!

—Oui, repris-je exalté par ce témoignage d'une précieuse sympathie, mes pressentiments ne m'ont pas trompé: j'aurai du succès; mes confrères m'aimeront, et je combattrai pour la vérité!...

Cette triple prophétie associait, à ce qu'il parut, des idées assez disparates; car l'enthousiasme d'Eutidème vacilla comme une bougie sous un coup de vent: il me regarda en dessous; un sourire triste et fin, ce sourire que je connaissais déjà, dessina l'arc de ses lèvres, et, s'emparant de mon dernier mot, il me dit à demi-voix:

—La vérité? Mais comment l'entendez-vous, mon ami?

—Eh bien, il n'y a pas deux manières: la vérité religieuse, la vérité sociale, la vérité morale, voilà pour la conscience; la vérité littéraire, du moins celle à laquelle je crois, voilà pour le goût. La conscience est le goût de l'âme; le goût est la conscience de l'esprit; il n'y a rien là qui puisse nous embarrasser.

Eutidème sifflota la barcarolle de la Muette de Portici:

Conduis ta barque avec prudence,