Eh bien, nos vizirs émérites, qui se trouvaient tout naturellement à la tête de la docte quarantaine, employaient à coup sûr le procédé suivant. Ils prenaient gracieusement à part les distributeurs de célébrité, et, sans contracter d'engagement positif, ils leur faisaient clairement entendre (à bon entendeur, salut!) qu'après quelques années de ces bons et utiles services ils auraient droit à ce fauteuil tant convoité. Maintenant, mesdames et messieurs, revenez de Bagdad à Paris; acceptez mon histoire comme une allégorie, et vous comprendrez à quel genre de séduction je fus exposé pendant cette courte et brillante période de ma vie littéraire.

Le tout me paraissait charmant, et je contemplais d'avance, entre deux bouffées d'encens, ce rayon naissant de ma gloire, comme un propriétaire contemple en idée la cueillette de ses amandiers en fleur,—quand je rencontrai Théodecte.

Nous avions échangé quelques cartes et quelques lettres, mais je ne le connaissais pas encore. Je me sentis attiré vers lui par les contrastes mêmes qui nous séparaient. Ma nature élégante et délicate, comme on me disait alors, faible et maladive, comme on m'a dit depuis, semblait en contradiction absolue avec cette robuste carrure, cette solidité de chêne, laissant deviner sous les rugosités de son écorce une séve extraordinaire. Sa laideur mâle et puissante me fit songer à Mirabeau, à un Mirabeau plébéien, à cheveux noirs et plats, reposé des agitations de son âme au pied des autels. Sa parole me charma et me subjugua; à travers quelques violences de détail,—je dirai presque de costume,—on y sentait vibrer une conviction énergique d'honnête homme et de chrétien, servie par la verve la plus mordante qui ait jamais emporté l'épiderme des pâles successeurs de Voltaire. Parmi nos contemporains, nul n'a été plus haï que Théodecte; et je ne parle pas seulement de ces haines qu'il est glorieux d'inspirer, de l'insulte de ces gens ameutés contre tout ce qui gêne la circulation de leurs ordures et le débit de leurs poisons. Je parle, hélas! de la haine d'hommes honorables, éminents, priant le même Dieu que lui et défendant la même vérité. Au milieu de ces orages, il est resté debout; il est resté fort, comme ces aigles du désert, dont les serres s'enfoncent plus profondément dans le sable à mesure que le vent redouble de furie. Je ne donne tort ou raison ni à Théodecte ni à ses adversaires sur certains points délicats qui ne sont pas de mon ressort; mais je ne me lasse pas d'admirer en lui ces incroyables qualités d'athlète, toujours prêt à faire rouler dans la poussière quiconque essaye de lui barrer le chemin. Eussé-je d'ailleurs envie de le blâmer de quelques-unes de ses véhémences, je n'en aurais pas le courage. Théodecte possède un titre à ma gratitude, contre lequel rien ne saurait prévaloir: il a flagellé, souffleté, bafoué, ridiculisé, humilié, exaspéré mieux que personne les gens que je déteste plus que tout. Il leur a fait des blessures qui ne guériront jamais. Il a stigmatisé d'un trait indélébile ces histrions qui jouent sur le théâtre de leurs vices la comédie de leur vanité.

Nous revisâmes ensemble les feuilles sur lesquelles je consignais mes jugements sur les productions contemporaines, et il se trouva que, tout compte fait, je n'avais, en dix-huit mois, immolé à mes convictions qu'une victime, un pharmacien retiré, ex-directeur de revue et de danseuses, Mécène bourgeois, dont le seul tort avait été de se croire Horace et d'écrire ses Mémoires sur des cartes de restaurateur.

—Et voilà, me dit sévèrement Théodecte, tous vos sacrifices à la vérité? Des éloges à l'un, des politesses à l'autre, des révérences à celui-ci, des compliments à celui-là!... Je le crois bien, qu'ils vous proclament une des espérances de leur littérature! Vous dites tout juste de leurs opinions le mal qu'il faut pour faire acheter leurs livres. Et c'est là ce que vous appelez servir votre noble et austère cause? Oh! monsieur!...

Il me parla longtemps, et il me parla bien. Je ne vous redirai pas ses paroles; ce fut instructif comme un sermon et étincelant comme une satire. A la fin, honteux de mes faiblesses, électrisé par son langage, avide de réparer le temps perdu, je dis à Théodecte en serrant sa main dans les miennes:

—Vous partez pour Rome? vous reviendrez dans six mois? Eh bien, vous me laissez au milieu des délices de Capoue; vous me retrouverez sur le champ de bataille!

IX

Jeudi, mars 186...

Le séjour de Théodecte en Italie se prolongea au delà de ses prévisions et des miennes: il ne revint en France qu'au bout de trois années. Trois ans! Il n'en faut pas tant pour bouleverser de grands empires; il en avait fallu beaucoup moins pour me conduire du Capitole à la roche Tarpéïenne.