J'éclatai.

—Mais, malheureux, osez-vous bien me parler encore de ces éternels quatre cents francs? Je vous en ai donné sept cents pour payer vos dettes: vous m'avez soutiré du bois, de l'huile, du blé, des légumes; je paye votre logement: bref, dans un mois, vous m'avez coûté près de mille francs; douze mille francs par an! il me semble que ce n'est pas mal pour un garde champêtre! Savez-vous, misérable, que les députés au Corps législatif n'en ont pas autant, et ils sont cependant l'élite de la nation, les élus du suffrage universel, les défenseurs des libertés publiques!...

J'étais furieux.

—Puisque monsieur le maire, qui est si bon, se fâche contre moi, me dit tout à coup Cauvin avec un mauvais sourire, c'est qu'il aura été influencé par monsieur le curé.

—Monsieur le curé!...

—Oui, et, pas plus tard que demain, j'irai le dénoncer à l'évêché... Je dirai qu'il s'est fait jouer la Tour de Nesle...

Celte fois je crus Cauvin tout à fait fou, et je me préparais, de peur d'un malheur, à lui faire rendre sa plaque et sa carabine, quand mon adjoint m'expliqua cet inexplicable mystère. Pendant les premiers jours de sa lune de miel avec la commune, Cauvin, ci-devant zouave et comédien ambulant, s'était amusé à déployer ses talents devant un auditoire peu blasé en fait d'émotions dramatiques. Les représentations avaient lieu chez l'adjoint lui-même, lequel était très-lié avec le curé. Celui-ci, jeune prêtre d'une vertu austère, d'une piété presque ascétique, avait une candeur d'enfant. Irlandais d'origine, naturalisé Français et élevé au séminaire de Sainte-Garde, jamais il n'avait entendu parler ni de la pièce de MM. Dumas et Gaillardet, ni même du très-apocryphe épisode que ces messieurs ont dramatisé à leur façon. Or, un soir que le curé se chauffait les pieds à un bon feu de fagots d'olivier chez son ami l'adjoint, Cauvin avait annoncé qu'il allait leur jouer la Tour de Nesle.

Ces mots magiques avaient excité la curiosité générale, et tous les habitués de la veillée étaient accourus pour prendre leur part de la fête. Cauvin avait une manière de jouer la Tour de Nesle, qui en atténuait singulièrement les énormités historiques et morales. D'abord il jouait à lui tout seul ce drame, qui ne compte pas moins de vingt-deux acteurs. Ensuite il le réduisait à une scène, que sa prose et surtout son accent rendaient incompréhensible. Il se faisait attacher à une chaise, sur un tas de paille fraîche, au milieu de la salle; puis sa femme, laide et noire à faire peur, arrivait avec un papier et une chandelle. Elle figurait la reine Marguerite de Bourgogne. Cauvin-Buridan lui tenait à peu près ce langage:

—Margaritou, zé vè té raconter une pétite histoire: Té souviens-tu dé ton papa, lé duc Robert? C'était zun vieillard bien respectable, qué zé bien souvent révu én sonze; car zé l'étranglai pour té faire plésir, fiçue coquine!...

Ainsi de suite: c'est ce que Cauvin appelait la grande scène de la prison: les villageois n'y avaient vu que du feu, et le curé n'y comprit absolument rien. N'importe! Tout en estropiant les phrases de M. Gaillardet, Cauvin gardait par-devers soi un fonds de méchanceté diabolique, et il ne lui en fallait pas davantage pour échafauder là-dessus tout un système de dénonciation contre mon brave curé.