On eut pitié de moi; on poursuivit Cauvin dans la cour de l'évêché; on le ramena: hélas! ce moment de vivacité, comme il l'appela par un euphémisme ironique, avait complétement changé nos situations respectives: de créancier de Cauvin j'étais devenu son débiteur. L'affaire fut arrangée, grâce à l'intervention amicale des témoins de cette étrange scène: on chiffra le coup de pied; quand j'en eus soldé le compte, quand j'eus congédié Cauvin, dont j'obtins le renvoi, quand j'eus payé les nouvelles dettes qu'il laissait à Gigondas, quand j'eus derechef dégagé sa bague et sa femme et mis un peu d'argent dans sa poche, il se trouva que cette unique représentation de la Tour de Nesle, à laquelle je n'avais pas assisté, me revenait au même prix que trois cent soixante-cinq stalles du théâtre de la Porte-Saint-Martin au beau temps de Bocage et de mademoiselle Georges.
C'était un peu cher.
XVIII
A présent, veuillez me permettre une petite description préliminaire, que je crois indispensable à la clarté de mon récit.
Le village de Gigondas, situé ou plutôt perché sur une colline argileuse dont il occupe le point culminant, domine une plaine fertile et riante qu'arrose la jolie rivière de l'Ouvèze. Ma maison, que mes flatteurs seuls appellent un château, est tapie, tout au bas de la côte, sous des massifs de marronniers et de platanes. Ce petit coin de terre offre en miniature le contraste des pays de plaines et des pays de montagnes. En bas, tout est fraîcheur, verdure, eaux jaillissantes, gazouillements d'oiseaux, luzernes fleuries, ruisseaux caressant l'herbe des prés et les iris aux longs corsages; en haut, des rochers, des cailloux, des safras, la stérilité, la sécheresse, des landes incultes, de maigres garrigues, quelques épis de seigle, quelques pieds d'olivier croissant péniblement sur un sol avare. Ce plateau aux aspects mélancoliques s'étend jusqu'à la grande route et va rejoindre d'autres collines non moins pauvres, où des troupeaux affamés cherchent le thym et le serpolet.
Gigondas, groupé sur ce plateau, serré derrière sa vieille église, communique avec la plaine par une rampe très-roide qui monte en zigzag jusqu'à l'entrée du village et fait le désespoir des charretiers. Quand arrive la saison des foins ou celle des moissons, c'est pitié de voir de malheureuses bêtes,—c'est des chevaux que je parle,—essoufflées, haletantes, ruisselant de sueur, gravir cette pente formidable sous une grêle de cris et de coups de fouet, et plier sous le poids de leurs charrettes chargées de fourrage ou de blé. Tous les ans quelque catastrophe lamentable, un cheval abattu, un paysan blessé, un âne assommé sur place, un attelage roulant avec fracas le long du précipice, vient mettre à l'épreuve cette résignation villageoise que l'on pourrait appeler le stoïcisme de la routine.
Mais ce qu'il y avait de plus pénible pour mes administrés, c'est que, par suite de ce contraste même entre tant de fraîcheur et tant de sécheresse, la fontaine et le lavoir du village se trouvaient au bas de la côte, derrière ma maison, qui n'en avait nul besoin, et à vingt minutes du reste de la population. Tout ce qui en résultait de fatigue et d'ennui pour ces bons paysans, je vous le laisse à penser. Les femmes et les filles de Gigondas passaient la moitié de leurs journées à monter et à descendre du village à la fontaine, portant les cruches brunes sur leurs coiffes blanches, avec des attitudes très-pittoresques, mais très-incommodes. Pendant nos longues chaleurs, cette eau fraîche devenait brûlante; l'hiver, il fallait la faire dégeler. Et les chevaux! Lorsque, après une rude journée d'août ou de septembre, on les ramenait, moites et fumants, du labourage, et qu'on leur imposait cette corvée supplémentaire, plusieurs refusaient de boire. Et puis, que de temps perdu! que de cruches cassées! Pour supporter cet état de choses qui durait depuis des siècles, il fallait que ce génie de la routine dont je parlais tout à l'heure eût pétrifié les habitants de Gigondas comme l'argile de leurs collines.
C'est pourquoi Simon Breloque, mon prédécesseur, homme essentiellement progressif, avait aisément compris à quel point cette situation, compatible tout au plus avec les temps d'ignorance et de servage populaires, s'accordait mal avec une époque d'amélioration et de lumière. Il s'était dit qu'à lui, maire du progrès, ennemi du statu quo et de l'ornière, il appartenait d'attacher son nom à un bienfait impérissable, de doter sa commune d'une fontaine qu'elle ne fût plus forcée d'aller chercher à une demi-lieue, mais qui vînt la trouver à domicile, et qui coulât jour et nuit, sur la place publique, devant la porte de la mairie. Pour cela que fallait-il? Pas grand'chose: une machine hydraulique et une souscription volontaire. La souscription, il se chargeait de l'arracher à l'enthousiasme plus ou moins spontané de ses concitoyens; la machine, il savait à qui la demander, et cela en associant ses affections domestiques à sa gloire administrative. Il connaissait, dans la ville voisine, un jeune ingénieur civil, plus riche de dessin linéaire que de billets de banque, lequel semblait fort désireux de mettre sa science et ses diplômes aux pieds de mademoiselle Catherine Breloque, fille du maire, douce et charmante enfant, très-pieuse et parfaitement élevée; car, par une heureuse inconséquence dont les maires de village n'ont pas le monopole, Simon Breloque, tout en taquinant son curé et en mangeant du lapin le vendredi, avait voulu que ses écus frais éclos lui servissent à faire donner à sa fille une excellente éducation dans un des meilleurs couvents de la ville. M. Jules Mayran,—c'était le nom de l'ingénieur,—encouragé dans ses espérances matrimoniales et consulté par son futur beau-père sur la grande question de la fontaine, se garda bien de le contredire: il accourut à Gigondas, muni de ses instruments hydrographiques, contempla les beaux yeux de mademoiselle Catherine: puis, après avoir jaugé la vieille source dans tous les sens, il jura ses grands dieux qu'elle donnerait huit litres d'eau par seconde, c'est-à-dire deux fois plus qu'il n'en fallait pour abreuver, laver, baigner tous les habitants, y compris les chevaux, les moutons et les ânes, et pour arroser, par-dessus le marché, toutes les garrigues situées derrière le village; qu'il suffirait, pour réaliser ce prodige, de ménager une chute d'eau suffisant à faire mouvoir un piston et tourner une roue, puis d'y adapter cent mètres de tuyaux de plomb qui remonteraient en serpentant le long du coteau jusque sur la place: après quoi l'on n'aurait plus qu'à y construire un réservoir, un abreuvoir et un lavoir. Ensuite, à un moment donné, moment de triomphe pour le maire et de liesse pour la commune! on ouvrirait un robinet, et une eau limpide, abondante, jaillirait en gerbe, s'épandrait en nappe aux yeux des habitants émerveillés. M. Jules Mayran calcula scrupuleusement les frais par mètres et centimètres, et, tout compté, maçonnerie, mécanique, tuyaux, main-d'œuvre et fournitures, il constata que la dépense totale ne s'élèverait pas au delà de quatre mille francs: encore espérait-on bien pouvoir en détacher deux ou trois cents pour réparer le clocher de l'église.
Armé de ce plan et de ce devis, Breloque mena l'affaire avec son activité habituelle. Il se mit en règle à la préfecture; il eut réponse à tout: les huit litres d'eau par seconde devinrent sur ses lèvres quelque chose de pareil au sans dot d'Harpagon. Quant au bon vouloir des habitants, il en était d'autant plus sûr qu'il ne leur laissait pas l'embarras du choix. Quelques retardataires, quelques pessimistes avaient hoché la tête et prétendu que la source serait plus fine que M. le maire, que les anciens avaient eu leurs raisons pour la laisser au bas de la côte, et que l'on n'en serait pas quitte à si bon marché. Je ne sais comment cela se fit, mais quinze jours ne s'écoulèrent pas sans que ces prophètes de malheur fussent châtiés de leur témérité: l'un fut officieusement averti que sa maison n'était pas dans l'alignement et qu'il aurait à la reculer; l'autre, qui avait un fils sous les drapeaux, se vit refuser un certificat d'infirmité, de vieillesse et d'indigence qui aurait pu lui faire rattraper le jeune conscrit; un troisième enfin apprit avec terreur que ses moutons avaient été vus tondant la largeur de leur langue dans un pré, et que le procès-verbal, dressé et contre-signé, allait partir pour le chef-lieu d'arrondissement. Devant ces signes de la colère céleste, toute opposition cessa, et Breloque acheva de triompher des récalcitrants en annonçant aux plus pauvres que le maire payerait très-probablement pour eux: il ne croyait pas dire si vrai!