A ce symptôme s'en ajoute un autre qui l'aggrave et le complète. Qui dit commerce, dit annonce, et, en effet, c'est sous l'annonce aujourd'hui que disparaît la vraie critique. Ce qu'il y a de plus difficile, de plus dangereux et de plus rare, dans la littérature actuelle, c'est la vérité. Il en est du public des livres comme de celui de nos théâtres: d'un côté, la masse indifférente; de l'autre, le groupe des claqueurs. Or, ces claqueurs, ces amis, ces compères, font leur office tellement en conscience, leur admiration est tellement montée de ton, ils entourent l'auteur d'une atmosphère si chargée d'enthousiasme et d'encens, que la moindre restriction, la plus légère critique lui fait l'effet d'une insulte ou d'un blasphème. Si l'on essaye de réduire à leur juste valeur des œuvres surfaites et des succès factices, on est aussitôt assailli par une foule d'Orontes mal élevés, qui traduisent en langage d'atelier ou d'école normale, le: Je voudrais bien, pour voir..., de l'homme au sonnet. Si on laisse entendre à des fantaisistes ou humorists spirituels, qu'ils n'ont pas encore tout à fait détrôné Sterne, Lesage et Voltaire, on devient leur persécuteur, leur ennemi. Comment en serait-il autrement? L'exagération, la convention, la commandite, l'assurance mutuelle, règnent en souveraines dans le monde des lettres: on ne juge plus; on aime ou on déteste, ou bien encore on loue avec rage pour être loué à outrance. Les habiles, ceux qui veulent que rien ne trouble désormais leur quiétude, s'en tirent, ou, comme M. Théophile Gautier, à l'aide d'une bienveillance universelle, olympienne, qui rayonne également sur M. Camille Doucet et sur M. Barrière, sur M. Vacquerie et sur M. Laya, ou par des prodiges de diplomatie qui nous forcent de chercher leur vraie pensée sous des enveloppes sibyllines. Peut-on s'étonner, dès lors, qu'un homme isolé, bienveillant, mais indépendant, sympathique au talent, mais récalcitrant aux consignes, d'autant plus aigri par l'injustice de ses confrères qu'il leur apportait plus d'affection et de confiance, soulève sous ses pas des bourrasques et finisse par leur emprunter, lui aussi, quelque chose de leur maussaderie et de leur violence?
S'ensuit-il que je prétende ne m'être jamais trompé? Hélas! non, mille fois non: les questions de littérature et de goût ne sont pas soumises aux mêmes lois inflexibles que les questions de morale, de religion et de politique. Celles-là auraient, faute de mieux, l'honneur pour gardien; mais en matière littéraire, quand on fait de la critique depuis vingt ans et que tant de points de vue ont changé, l'obstination absolue serait le fait d'un fanatique ou d'un sot. Oui, je me suis souvent trompé; j'ai été trop agressif contre d'admirables talents de qui je n'aurais jamais dû oublier qu'ils avaient été les enchanteurs de mon heureuse jeunesse: j'ai cru madame Sand finie et condamnée lors de ses Mémoires: elle m'a répliqué par une gerbe de magnifiques récits. J'ai donné lieu de croire que j'étais insensible au merveilleux génie de Voltaire, moi qui ne le hais que par peur de trop l'admirer. J'ai attaqué trop aveuglément le réalisme, qui n'est que la forme, encore indigeste, mais vivace, de l'art démocratique, c'est-à-dire du seul art possible au dix-neuvième siècle. Enfin j'ai essayé de faire de la littérature aristocratique, et je ne me suis pas aperçu que l'aristocratie avait toutes les qualités possibles, mais qu'elle les gâtait par le même défaut que la jument de Roland: elle était morte. Et cependant, là encore, n'ai-je pas été victime d'une inconséquence? Quel mal ne dit-on pas, dans les romans, au théâtre et ailleurs, des riches qui restent oisifs, des gentilshommes qui donnent à la société active le spectacle de leur désœuvrement, toujours inutile, souvent coupable? Or, si le plus humble de ces gentilshommes, si le plus pauvre de ces riches, cédant à une vocation, malheureuse peut-être, mais sincère, se donne à la littérature, non pas à cette littérature des privilégiés qui n'est qu'un luxe de plus, mais à celle qui impose un travail incessant, use les forces, affronte les orages, accepte et affirme l'égalité moderne et finalement n'obtient ni couronnes, ni récompenses, on le traite en intrus; il semble qu'il usurpe sa place au soleil, que ses confrères doivent l'en chasser par droit de naissance et par droit de conquête; et dans ces prétendus avantages qui ne le rendent ni paresseux, ni fier, qu'il oublie et abdique en prenant la plume, on cherche une condition d'infériorité, parfois même de ridicule!
Au milieu de ces dissidences, de ces injustices, de ces représailles, de ces discordes civiles et inciviles qui ont si tristement troublé notre beau ciel littéraire, gardons au moins, mon cher ami, deux choses intactes: cet art délicat et charmant dont j'ai été le Lapeyrouse et dont vous êtes le Colomb; et cette amitié qu'ont épargnée, Dieu merci! nos vicissitudes publiques. Laissez-moi terminer cette trop longue préface par une image empruntée à ma vie rustique. Je visitais l'autre jour une grange abandonnée qui a fait partie du riche domaine de la Chartreuse de Villeneuve. Cette grange fut incendiée au commencement de la Révolution: puis sont venus les acquéreurs des terres, dont aucun n'a voulu se charger de ce bâtiment à l'aspect sinistre, dont les murailles et la toiture tombaient en ruines. Alors a commencé un travail de destruction qui dure encore: à chaque ondée de pluie, à chaque bouffée de mistral, une cloison se lézarde, une pierre se détache de la voûte, une marche de l'escalier s'effondre et va grossir l'inextricable chaos de buissons, de tuiles et de débris. De temps à autre, un mendiant vient passer la nuit dans ce gîte ouvert à tous les vents; d'autres fois, des malfaiteurs y ont attendu à la brune et dévalisé des charretiers endormis, des cultivateurs attardés. Une légende lugubre a fini par s'attacher à cette ferme maudite dont la physionomie désolée saisit les imaginations populaires et m'a donné le frisson.
Mais voici que dans une cour intérieure, au milieu de cet amas de décombres, un paysan octogénaire m'a montré un vieux pied d'aubépine, qui, dit-il, est là depuis près d'un siècle. Ravivé par notre printemps hâtif, cet arbuste allait fleurir, et une petite fauvette à tête noire y commençait déjà son nid. Ainsi, dans ce coin désert qu'avaient marqué de leur empreinte les ravages du temps, les passions de l'homme, ses crimes et ses misères, l'œuvre de Dieu se révélait encore à moi dans toute sa fraîcheur et toute sa grâce. Là où les hommes avaient mis le feu, la ruine, le meurtre, la pauvreté, le vol et l'abandon, Dieu mettait un oiseau et une fleur. Que ce soit là, mon ami, un emblème! Le malheur des temps, les vicissitudes politiques, les querelles de partis, nos déceptions, nos ressentiments, nos colères, ont accumulé en nous et autour de nous bien des débris: conservons au moins l'aubépine et la fauvette; une fleur et une chanson!
Armand de Pontmartin.
2 avril 1862.
LES JEUDIS
DE
MADAME CHARBONNEAU
Refusé à la Comédie-Française!... Sifflé au théâtre Beaumarchais! Et voir réussir des rapsodies comme le Demi-monde, Dalilah et les Effrontés! Décidément l'art s'en va, le goût s'en va, la société s'en va, les mœurs s'en vont, les rois s'en sont allés, les dieux s'en iront; c'est pourquoi je m'en vais aussi. Ingrat Paris, tu n'auras pas ma copie! Me voici revenu à C..., ma ville natale.