«Sursum! sursum! le grand œuvre de la décentralisation littéraire et artistique, scientifique et industrielle, fait chaque jour de nouveaux progrès. Déjà nous avons failli avoir cet hiver un opéra en deux actes, dont les paroles, la musique et les décors sont dus, comme on sait, à trois de nos compatriotes. Si cette solennité dramatique et musicale a été retardée, c'est que notre Laruette, engagé pour les secondes basses-tailles, a cru devoir résilier son engagement, et que la chanteuse à roulades, idole de notre intelligent parterre, n'a pas voulu s'abaisser à chanter un rôle de Dugazon. Mais tout nous fait croire que ces légères difficultés seront levées pour la saison prochaine, et ce jour-là nos dilettanti n'auront plus rien à envier à la moderne Babylone. Espérons-le, grand Dieu! espérons-le! Nous avons vu paraître, ce printemps, chez notre libraire à la mode, un roman, la Bergère du Ventoux, écrit par un membre de notre Académie, et qui laisse bien loin derrière lui les productions indigestes des Balzac, des George Sand, des Dumas, aussi affligeantes pour la morale que pour le goût. Enfin nous savons tous qu'une des plus modestes communes de notre département, la commune de Gigondas, a, depuis un an, pour maire un écrivain distingué, M. Georges de Vernay, qui, chargé des palmes parisiennes, est venu en apporter le tribut à son pays natal. Il signe aujourd'hui les actes administratifs de cette même plume qui a signé tant de fines critiques et d'intéressantes nouvelles. Que dis-je? il prépare en ce moment à sa chère commune un bienfait qui doit attirer éternellement sur son nom les bénédictions de ses administrés. Secondé par un ingénieur habile de notre ville, M. Jules Mayran, il a fait construire une machine qui élèvera jusque sur le plateau du village une eau que, de temps immémorial, les malheureux habitants étaient obligés de venir chercher au bas de leur montagne. Ce magnifique travail est maintenant terminé. C'est dimanche prochain, 15 octobre, qu'aura lieu l'inauguration de cette belle œuvre de décentralisation aquatique. Une fête champêtre sera offerte à cette occasion par M. le maire, dont l'imagination poétique ménagera, nous en sommes sûrs, de charmantes surprises à ses visiteurs. Utile dulci! Nous présumons assez bien de nos lecteurs et de nos lectrices pour être certains que l'élite de notre fashion, les dames les plus haut placées, notre brillante jeunesse, nos plus éminents fonctionnaires, nos savants et nos artistes, se feront une fête de prendre leur part de cette splendide journée. Oui, nous répondrons tous à cet appel du talent descendu de ses sphères idéales pour devenir le bienfaiteur de l'humanité. Sursum! sursum!»
On le voit, si les grands acteurs de mélodrame font précéder leur entrée par un tremolo de violoncelles et de violons, l'entrée en fonctions de ma fontaine était aussi annoncée par une assez belle ritournelle.
Le grand jour arrivé, je me levai avant l'aurore: la persistance du beau temps avait redoublé mes inquiétudes. Non-seulement il n'était pas tombé une goutte d'eau depuis six mois, mais le soleil d'août, attardé en plein octobre, donnait à la campagne un faux air d'Arabie Pétrée. Pas un nuage, pas un souffle d'air; le ciel était d'un bleu de turquoise, et le thermomètre marquait dix-huit degrés à sept heures du matin. Nous devions faire avec le mécanicien et ses ouvriers une répétition générale, afin d'être sûrs que notre prima donna—l'eau—ne manquerait pas sa réplique.
En ce moment le fils Chapuzot,—c'est le nom du mécanicien,—jeune garçon de quatorze à quinze ans, accourut tout essoufflé, et, après m'avoir tiré par la manche de mon habit, il me dit à demi-voix en me prenant à part:
—Nous n'avons que deux litres par seconde: il n'y a pas de quoi faire tourner la roue!...
Avez-vous vu au théâtre, dans certaines pièces modernes, un caissier venir annoncer à son maître que sa maison est en faillite, au moment où s'allument les lustres du bal et où l'on entend le roulement des premières voitures? Ma situation était tout aussi tragique, et je sentis un horrible frisson courir de la racine de mes cheveux à la plante de mes pieds. Comment faire? Il était sept heures; mes invités devaient arriver à onze, et la fête commencer à midi.
—Il faut que la roue tourne! m'écriai-je avec cette énergie du désespoir qui ne calcule pas ses paroles.
—Mais, monsieur le maire, c'est impossible.
—Impossible, petit malheureux! Tu veux donc me déshonorer?... Écoute... qu'il y ait de l'eau jusqu'à ce soir, et puis... la sécheresse, la soif, le néant, la tombe. Demain n'existe pas pour les désespérés! Il n'y a pas assez d'eau, dis-tu, pour que la roue tourne toute seule?... eh bien! fais-la tourner... recrute tous les gamins du village; qu'ils s'y attellent à tour de rôle; je serai grand et généreux... promets-leur de l'argent, beaucoup d'argent... De l'eau à tout prix! sauve-moi du ridicule et de la honte: songe que j'attends dans quelques heures le préfet, le général et les plus belles dames de la ville... va... va!... Ah! s'il ne s'agissait que de livrer ma tête!
Chapuzot s'inclina avec un sourire narquois et courut exécuter mes ordres. J'étais pâle; une sueur froide mouillait mes tempes; et cependant je fus beau de dissimulation stoïque; je me retournai vers mon adjoint et mes conseillers, et, couvrant mes douleurs d'un masque marmoréen, je leur dis: