—Eh bien! dis-je gaiement, puisqu'il y a péril en la demeure, puisque Polyte est si redoutable, nous avons un moyen de neutraliser ce Lovelace: le voilà avec un état, un four et une petite maison que je lui loue pour rien: trouvons-lui une femme! Marions Polyte!
—C'est ce que nous allions vous demander, mademoiselle votre sœur et moi, répliqua le curé un peu tranquillisé.
Il était donc décidé que nous marierions Polyte. Avec qui? ce détail ne m'inquiétait guère: j'avais lieu de croire que le gaillard n'aurait que l'embarras du choix. Je lui en touchai quelques mots auxquels il répondit vaguement, mais d'un petit air guilleret et sournois qui me donnait beaucoup à penser.
Pour le moment, l'essentiel, d'après Ursule et le curé, était de le piquer d'honneur, de le mettre au pied du mur matrimonial, en préparant d'avance le logement des deux époux; ce qui, en y ajoutant mes bontés, le four et les avantages personnels de Polyte, suffirait à faire de lui un des meilleurs partis du village.
Ursule, en cette circonstance, se relâcha de sa parcimonie habituelle: on acheta du linge, une commode, un lit, une crédence; on fit recrépir au lait de chaux la chambre de l'escalier; le tout sur la cassette particulière du maire, qui, depuis longtemps, hélas! n'avait plus de cassette. Enfin, quand tout fut prêt, les draps pliés, les chemises marquées, les serviettes ourlées, les cloisons blanchies, quand je croyais n'avoir plus qu'à jouir de mon ouvrage et à calculer intérieurement le nombre de blanches colombes arrachées aux pattes de ce ramier, une idée foudroyante me traversa de part en part: Polyte n'avait pas tiré à la conscription!...
Je le fis venir, et lui dis avec une sévérité tout administrative:
—Mais, malheureux! vous nous avez laissés faire des préparatifs qui me coûtent les yeux de la tête, et vous n'avez pas encore tiré au sort!...
—C'est vrai, monsieur le maire, répondit-il en se dandinant; mais je suis bien tranquille: j'ai toujours eu du bonheur; je suis sûr de tirer le meilleur numéro de la classe.... D'ailleurs, ajouta-t-il finement, quand même je tirerais mauvais, tout le monde sait... qu'il dépend de monsieur le maire... de me faire exempter.
Ici Polyte, malgré son aplomb, s'arrêta terrifié par l'expression de fureur qui se peignit tout à coup sur mon visage. Il faut savoir que les paysans du Midi, et probablement de toute la France, ont une superstition dont rien ne peut les guérir: c'est qu'il suffit d'avoir une certaine position sociale, d'occuper des fonctions quelconques, fût-ce les plus modestes, pour disposer arbitrairement de toutes les consciences administratives, chirurgicales et militaires, de qui dépend le sort des conscrits. J'ai beau me fâcher, m'emporter, sauter au plafond, rien n'y fait: les solliciteurs s'en vont bien convaincus que mon pouvoir est sans bornes, et que si je refuse de leur donner un petit coup de main, c'est faute de bonne volonté. Or, j'aimerais mieux, s'il le fallait absolument, commettre un vol à main armée ou croire au génie de M. de Pongerville, que tenter de faire réformer un conscrit aux dépens d'un autre, lequel pourrait avoir du malheur à la guerre ou à l'hôpital et laisser sa famille dans le désespoir ou la misère. Cette idée seule me fait frémir; aussi, toutes les fois qu'un de mes incorrigibles remet la question sur le tapis, je suis plus furieux que si l'on me lisait une tragédie. Je réussis pourtant à me contenir, pour ne pas trop compromettre ma dignité magistrale devant mon inférieur, et je dis froidement à Polyte:
—Vous avez donc des cas d'exemption?