—Sans doute; Kérym n'ayant pas le moyen de l'entrenir suivant le mérite de cette créature adorable, a consenti à divorcer avec elle et je l'ai épousée.

Je ne fus pas trop content. Mais que pouvais-je faire? Me soumettre à ma destinée. On n'y échappe pas. Bien souvent, j'avais eu occasion de reconnaître cette vérité. Elle venait me frapper encore une fois, et, je l'avoue, d'une manière qui me fut sensible. Je ne soufflai pas mot. Cependant je suivais Abdoullah. Quand nous fûmes arrivés près de la Porte-Neuve, il m'introduisit dans une fort jolie maison et me conduisit à l'enderoun.

Là, je trouvai Leïla assise sur le tapis. Elle me reçut très bien. Pour mon malheur, je la trouvai plus jolie que jamais, plus saisissante, et j'avais des larmes qui me gonflaient le cœur. Elle s'en aperçut, et lorsque, après avoir pris le thé, Abdoullah, qui avait des affaires, nous eut laissés seuls, elle me dit:

—Mon pauvre Aga, je vois que tu es un peu malheureux.

—Je le suis beaucoup, répliquai-je en baissant la tête.

—Il faut être raisonnable, poursuivit-elle, et je ne te cacherai rien. J'avoue que je t'ai beaucoup aimé et que je t'aime encore; mais aussi je n'ai pas été insensible aux bonnes qualités de Souleyman; la gaieté et l'entrain de Kérym m'ont ravie, et je suis pleine d'estime et d'attendrissement pour les mérites d'Abdoullah. Si l'on me demandait de déclarer quel est celui de mes quatre cousins que je préfère, je demanderais que des quatre on pût faire un seul homme; et celui-là, je suis bien sûre que je l'aimerais passionnément et pour toujours. Mais est-ce possible? je te le demande. Ne pleure pas. Sois persuadé que tu vis toujours dans mon cœur. Je ne pouvais pas épouser Souleyman, qui ne possédait rien. Je me suis adressée à toi. Tu as été un peu léger; mais je te pardonne. Je sais que tu m'es tendrement attaché. Kérym me mettait sur la grande route de la misère. Abdoullah m'a faite riche. Je dois être sage à mon tour, et je lui serai fidèle jusqu'à la mort, tout en pensant à vous trois comme à des hommes.... Enfin je t'en ai dit assez. Abdoullah est ton cousin; aime-le; sers-le; et il fera pour toi ce qui sera possible. Tu penses bien que je n'y nuirai pas.

Elle me dit encore beaucoup de paroles affectueuses qui, dans le premier moment, me causèrent un redoublement de tristesse. Cependant, puisqu'il n'y avait pas de ressource, et je ne le comprenais que trop, je me résignai à ne plus être pour Leïla que le fils de son oncle.

Abdoullah, en sa qualité de marchand, avait souvent affaire à de grands personnages. Il leur rendait des services et avait du crédit auprès d'eux. Grâce à lui, on me fit sultan dans le régiment Khassèh ou Particulier, qui demeure toujours à Téhéran, dans le palais, monte la garde, porte l'eau, fend le bois et travaille à la maçonnerie. Me voilà donc capitaine, et je me mis à manger les soldats, comme on m'avait mangé moi-même, ce qui me donna une position très honorable et dont je ne me plains pas.

Nous sommes les Gardes du Roi; il a souvent été question de nous donner un uniforme magnifique, et même on en parle toujours. Je crois qu'on en parlera jusqu'à la fin du monde. Quelquefois on se propose de nous habiller comme les hommes qui veillent sur la vie de l'Empereur des Russes, et qui, à ce qu'il paraît, sont verts avec des galons et des broderies en or. D'autres fois, on veut nous habiller en rouge, toujours avec des galons, des broderies et des crépines d'or. Mais, vêtus ainsi, comment les soldats pourraient-ils se rendre utiles? Et qui est-ce qui paierait ces beaux costumes? En attendant qu'on ait trouvé un moyen, nos gens n'ont que des culottes déchirées et souvent pas de chapeaux.

Quand je me vis officier, je voulus vivre avec mes pareils et je fis beaucoup de connaissances. Mais parmi eux, je m'attachai singulièrement à un sultan, un garçon d'un excellent caractère. Il a vécu longtemps chez les Férynghys, où on l'avait envoyé pour faire son éducation. Il m'a raconté des choses très curieuses. Un soir que nous avions bu un peu plus de thé froid qu'à l'ordinaire, il m'exprima des opinions que je trouvai parfaitement raisonnables.