Des pas retentirent dans la maison; Djemylèh ouvrit rapidement la porte:
—Va-t'en! murmura-t-elle. Elle poussa le jeune homme, et celui-ci se trouva dans une ruelle déserte. Le mur s'était refermé derrière lui.
La solitude ne le calma pas; au contraire, le délire, devenu son maître à la vue de sa cousine, et porté alors, du moins il le semblait, à son point le plus extrême, prit une autre direction, une autre forme, et ne diminua pas. Il lui parut qu'il avait toujours aimé Djemylèh, que les quelques minutes écoulées comprenaient sa vie, sa vie entière. Auparavant, il n'avait nullement vécu; il ne se rappelait que vaguement ce qu'il avait voulu, cherché, combiné, approuvé, blâmé une heure en çà. Djemylèh était tout, remplissait l'univers, animait son être; sans elle, il n'était rien, ne pouvait rien, ne savait rien; surtout en dehors d'elle, il eût eu horreur, s'il l'avait pu, de désirer ni d'espérer quoi que ce fût.
—Qu'ai-je fait? se disait-il avec amertume; je suis parti! Quel lâche! J'ai eu peur! Ai-je eu peur? Pourquoi suis-je parti? Où est-elle? La revoir! Oh! la revoir! Seulement la voir encore! Mais quand? Jamais! Jamais je ne la reverrai! Je ne le lui ai pas demandé! Je n'ai pas même eu le courage de lui dire que je l'aimais! Elle me méprise? Que peut-elle penser d'un misérable comme moi? Elle! elle! Djemylèh! Il lui faudrait à ses pieds, sous ses pieds ... un Sultan! un maître du monde! Que suis-je? Un chien! Elle ne m'aimera jamais!
Il cacha son visage dans ses mains et pleura amèrement. Cependant le souvenir d'une musique céleste s'éleva dans son esprit.
—Elle m'a dit: Je suis bien à toi!... L'a-t-elle dit? l'a-t-elle réellement dit?... Comment l'a-t-elle dit!... Je suis à toi!... Pourquoi?... Toujours?... Peut-être qu'elle n'a pas pensé ce que je crois.... J'y donne un sens qu'elle n'y a pas mis.... Elle voulait seulement par là me faire entendre.... Ah! que je souffre et comme je voudrais mourir! Elle voulait sauver son frère, rien davantage! Elle voulait me troubler! Elle voulait s'amuser de moi.... Les femmes sont perfides! Eh bien! qu'elle s'amuse! qu'elle me trouble! qu'elle me torture! Si cela lui plaît, qui le lui défend? Est-ce moi? Non, certes, je suis son bien, je suis son jouet, la poussière de ses pieds, ce qu'elle voudra! Qu'elle me brise, elle fera bien! Ce qu'elle veut est bien! Ah! Djemylèh! Djemylèh!
Il rentra chez lui, pâle, malade; sa mère s'en aperçut. Elle le prit dans ses bras; il appuya sa tête sur ses genoux et resta une partie de la nuit sans dormir, sans parler. La fièvre le rongeait. Le lendemain, il était tout à fait mal et demeura étendu sur son lit. A la faiblesse étrange qui l'envahissait, détendait ses membres, il lui sembla que sa fin était proche, et il en était content. Une hallucination presque perpétuelle lui montrait Djemylèh. Tantôt elle prononçait, du même accent dont il se souvenait si bien, ces mots qui, désormais, formaient son existence même: «Je suis bien à toi.» Tantôt, et le plus souvent, elle laissait tomber sur lui ce regard de dédain qu'il ne lui avait pas vu, mais qu'il était sûr d'avoir trop bien mérité. Alors il souhaitait d'en finir avec une existence sans bonheur.
Il lui arrivait aussi de chercher les moyens de revoir la fille de son oncle. Mais aussitôt son imagination était bridée par les impossibilités. Il avait pu une fois, une fois unique, en bravant tout, pénétrer dans l'intérieur de la maison ennemie. On sait ce qu'il allait y faire. Voulait-il, maintenant, risquer de perdre, avec lui-même et plus sûrement encore que lui-même, celle qu'il aimait? Que penserait-elle, d'ailleurs, en le revoyant? Le voulait-elle? L'appelait-elle? Ce lui serait, sans doute, une joie que de mourir dans les lieux où elle vivait, que de tomber sur le sol même foulé par ses pieds chéris, que d'expirer dans l'air sacré qu'elle respirait; non, ce ne serait pas autre chose qu'un bien suprême; mais, au moment de fermer les yeux, sous la morsure cruelle du fer ou de la balle, rencontrer le regard de Djemylèh et en éprouver la glaciale indifférence, quoi? la haine méprisante, ce serait trop. Non, il ne fallait pas aller tomber dans cette maison.
Mohsèn n'était certain, convaincu que d'une chose: c'est qu'il n'était pas aimé. Pourquoi le croyait-il? C'est qu'il aimait trop. La folie de la tendresse l'avait saisi à l'improviste, brusquement, rudement, complètement; il n'avait rien compris à ce qui lui arrivait. Il se rappelait toutefois ce que Djemylèh lui avait dit. Hélas! les paroles, une à une, comme des perles, étaient conservées dans son cœur; mais, à force de les écouter, de les redire, de les écouter encore, de les considérer, il ne les comprenait plus, et il savait seulement qu'il n'avait pu répondre un seul, un unique mot; il était bien misérable.
Sa mère le voyait s'éteindre. La poitrine du pauvre enfant s'embarrassait, une chaleur torpide le dévorait. Il s'en allait. Toutes les maisons voisines connaissaient son état, et, comme rien n'expliquait un mal si subit, on était généralement d'accord qu'un maléfice avait été jeté sur lui, et on se demandait d'où venait le coup. Les uns prétendaient savoir que les Mouradzyys l'avaient commandé, les autres accusaient tout bas le vieil Osman d'être le meurtrier et d'avoir payé l'assassinat magique à un docteur juif.