C'était à l'adversaire acharné de sa race que, pour le moment, Mohsèn devait la vie et cet adversaire ajouta en élevant la voix:

—Mon père est Abdoullah-Khan, et sans doute vous connaissez qu'il est le lieutenant favori et le ministre tout puissant de Son Altesse, que Dieu conserve!

Ainsi c'était non seulement un homme d'une race héréditairement hostile, c'était le fils même du plus cruel des persécuteurs de sa maison qui venait, à la vérité, de sauver Mohsèn et Djemylèh, mais qui, de fait, les tenait entre ses mains, aussi serrés que le moineau le peut être dans les serres de l'autour.

Le fils de Mohammed-Beg s'était cru sauvé, au moins pour quelque temps, et son imagination rapide venait même de lui présenter dans un tableau délicieux, Djemylèh, reposée, calme, heureuse. Le tableau fut brutalement arraché de sa tête et en place la réalité odieuse se peignit en couleurs noires. Derrière les amants, menaçaient l'oncle et la bande meurtrière; si en cachant leurs noms et à la faveur de quelques mensonges, ils réussissaient à se débarrasser d'Akbar-Khan, ils allaient dans quelques minutes, tout au plus dans quelques heures, retomber sous le péril qui, certainement, les guettait. Il était grand jour, ils ne pouvaient plus songer à se cacher. Ne sachant où trouver un refuge, ils allaient être repris et perdus. Se mettre sous la protection d'Akbar-Khan, toujours au moyen de quelque fraude, et en se faisant passer pour autres qu'ils n'étaient, c'était périr à coup sûr. Osman-Beg n'allait probablement pas tarder à les dénoncer, à les faire connaître et alors non seulement Akbar les ferait périr, mais il les traiterait de lâches et leur reprocherait, non sans apparence de raison, d'avoir eu peur de lui; alors que deviendrait Djemylèh?

Dans son angoisse, Mohsèn la regarda; un fier sourire brillait sur le visage de la jeune fille. Une inspiration singulière était dans ses beaux yeux. Elle ne dit pas un mot, il la comprit:

—Je ne connais pas votre père, dit-il à Akbar, mais qui n'a pas entendu son nom? Vous plaît-il de ne pas retirer la main que vous avez étendue sur ma tête? Alors menez-moi auprès de lui et je vous parlerai à tous deux.

Le jeune chef fit un signe d'assentiment. Mohsèn se plaça à côté de son cheval; Djemylèh marchait derrière lui; les soldats reprirent la tête, et tous les Mouradzyys, avec les deux Ahmedzyys au milieu d'eux, protégés par eux, inconnus de tous, traversèrent les bazars, traversèrent la grande place, arrivèrent devant la citadelle, en franchirent la porte, encombrée de soldats, de serviteurs et de dignitaires, et, ayant parcouru deux ruelles étroites, parvinrent au palais occupé par Abdoullah-Khan, où toute la compagnie entra.

Akbar avait dit deux mots à un esclave beloutje, qui s'était hâté de le devancer dans l'intérieur de la cour. Au moment où le chef descendait de cheval, cet esclave revint accompagné d'une servante qui, s'adressant à Djemylèh avec respect, l'engagea à la suivre dans le harem, où elle allait la conduire. Aucune proposition ne pouvait être plus convenable et plus polie, et Akbar, en ménageant cet accueil à la femme de son hôte, qu'il n'avait pas même semblé apercevoir, s'était conduit comme on devait l'attendre d'un homme de sa condition.

Mohsèn, d'un geste de sa main gauche, parut engager la jeune femme à accepter l'invitation, et Djemylèh se dirigea vers la porte basse conduisant à l'appartement des femmes; elle était à peine engagée dans le couloir étroit que, tout à coup, par un mouvement rapide, Mohsèn se jeta sur ses pas, l'atteignit au moment où la servante levait le voile intérieur, la prit par la main, l'entraîna, et se mettant à courir avec elle, jetant brusquement de côté deux domestiques qui essayèrent de l'arrêter, il se précipita dans un petit jardin rempli de fleurs, au milieu duquel était un bassin de marbre blanc avec un jet d'eau; et, montant les trois degrés qu'il vit conduire à une portière de soie bariolée à fond rouge, il écarta l'étoffe, entra dans une vaste salle, où, apercevant, assises sur le tapis, dans un coin, trois dames, dont l'une était âgée et l'autre très jeune, il se prosterna devant la plus âgée, Djemylèh à son côté, et, prenant dans ses mains le bord de la robe de celle qu'il supposait être la maîtresse de la maison, il s'écria:

—Protection!