Valerio avait emporté de Naples une lettre d'introduction pour un des ambassadeurs représentant d'une grande puissance. Le comte de P. le reçut à merveille et comprit d'abord à quel tempérament fin, pénétrant, impressionnable et rare il avait affaire. Lui-même était un de ces tempéraments. Il avait beaucoup vu, beaucoup éprouvé, beaucoup appris; tout retenu. Sa mémoire et son cœur conservaient les vibrations persistantes des émotions anciennes, ce qui n'est pas un don commun. En un mot, à travers les émoussements des grandes affaires, il était demeuré capable de s'enthousiasmer pour quelqu'un ou pour quelque chose.

Le jeune ménage le charma. Ces deux hirondelles voyageuses, qui n'avaient plus d'abri et passaient effarées à travers le monde, lui inspirèrent de la sympathie. Il s'occupa de leurs intérêts, et, un matin, arrivant chez ses protégés, il leur prit la main à l'un et à l'autre, et leur tint le langage que voici:

—Votre sort me paraît fixé pour le moment. Sachez que les derniers restes de générosité et de chevalerie, si bien éteints en Europe, subsistent encore ici dans l'âme de quelques Turcs de vieille roche. Bien entendu je vous parle de ces Ottomans qui ont connu les janissaires. Grâce à mes amis de cette sorte, on vous confie, Valerio, sur les frontières orientales de l'Empire, une mission très indéfinie. Ceux qui vous envoient ne savent pas ce que vous aurez à faire et ne se soucient guère de l'apprendre. Ce qui leur importe, c'est que vous entriez au service de la Sublime-Porte. Vous examinerez les forêts, les mines, les lieux où l'on pourrait tracer des routes que, en tout cas, on ne tracera jamais, et vous en direz votre avis, si cela vous agrée. Allez! Vous êtes recommandé à tous les gouverneurs de l'Empire. Quand vous reviendrez, on vous donnera un emploi qui vous fera peut-être entrer dans ce que le langage moderne appelle superbement «la vie pratique», c'est-à-dire dans toutes les platitudes, les niaiseries, les lâchetés de l'existence actuelle. Encore une fois, allez, mes enfants. Pendant quelques mois, vous n'aurez rien à faire qu'à marcher devant vous, où vous voudrez, comme vous voudrez, vite ou lentement; rien ni personne ne vous presse. J'ai connu cette vie; et je la pleure éternellement. C'est la seule et unique qui soit digne d'un être pensant. Allez, soyez contents, remplissez le monde de votre amour, et votre amour de tout le charme infini du monde.

Voilà Valerio et Lucie débarqués sur les plages lointaines de Trébizonde. Ils ont traversé cette Mer Noire, cet Euxin qui a vu tant de choses, et, pourtant, de toutes ces choses, ce dont il se souvient le mieux et dont il parle davantage, c'est de l'antique Argonaute.

Sur le quai, se pressait une foule d'Européens, que là on appelle des Franks: marins, marchands, aventuriers de toute espèce, ioniens, grecs, maltais, dalmates, français, anglais, valaques, triste multitude, et qui rampe bas dans la série descendante des créatures. Cependant leur esprit est quelquefois marqué d'un trait qui leur enlève une part de vulgarité; ils ont l'instinct de l'imprévu, l'amour du mouvement et de l'audace: quelquefois aussi une lâcheté digne du capitan de la comédie italienne et qui ne manque pas d'originalité.

Mêlés à cette foule bariolée, remuante, quelques Osmanlis passaient, le chapelet à la main. Presque tous étaient dégradés par le costume moderne, porté et compris à leur façon, c'est-à-dire très mal: redingote marron ou bleue; avec les manches fendues ou déchirés pour rendre les ablutions plus faciles, des pantalons ignobles, tachés, une chemise mal blanchie dont le col se crispait sous l'étreinte d'une cravate mal tordue, un fez rejeté sur l'occiput; quelquefois, avec le chapelet, une grosse cigarette entre des doigts sales. Quand, sur le conseil haineux de la magicienne de Colchide, les pauvres filles d'Æson entreprirent de rajeunir leur père et que, après l'avoir dépouillé et mis tout nu, elles l'eurent coupé en morceaux, établi dans la chaudière bouillante, puis tiré de là pièce à pièce, pétri, dressé, servi, j'imagine que le pauvre Æson devait avoir la figure, la tournure et l'encolure lamentables d'un Turc régénéré.

En regard de ce pauvre hère, se tenaient dans une attitude sombre et agressive des émigrés tjerkesses. Ces hommes farouches avaient compté sur l'hospitalité des Turcs, musulmans comme eux, pour leur remplacer la patrie qu'ils laissaient entre les mains des Russes. Ils n'avaient rien trouvé que la famine et l'abandon. Le désespoir assombrissait leurs yeux; la misère pesait sur leur dos; ils avaient la mort en face et la voyaient en plein. Impuissants et à demi résignés, ils regardaient les navires de la rade et les passagers qui débarquaient, tandis qu'un Abaze, vêtu de brun, avec ses chausses courtes et collantes, et son turban de même couleur que son habit, le fusil sur l'épaule, le poignard à la ceinture, sa femme respectueusement à dix pas derrière lui, considérait, brigand déterminé, les nouveaux venus de l'air d'une bête fauve qui contemple un troupeau de buffles et cherche un moyen de tenir un de ces animaux isolés, sans compagnons et sans pasteurs.

Trébizonde n'a en soi rien de bien curieux. Le nom est ici plus grand que le fait. Les maisons ne sont ni turques ni européennes; elles tiennent des deux modes. Il y a peu de restes du passé, et ces restes sont insignifiants. Les rues sont larges et trop vastes pour les boutiques très humbles qui les bordent. Des constructions peintes en rouge ou en bleu de ciel n'appartiennent à aucun ordre d'architecture appréciable. Après tout, Trébizonde a cet intérêt d'être le dernier mot et le commencement de l'énigme: c'est la porte de l'Asie. Au delà s'ouvre l'inconnu; à ses portes est assise l'Aventure qui monte en croupe derrière le voyageur et s'en va avec lui.

Quand Valerio et Lucie, accompagnes de zaptyés fournis par le gouverneur, eurent fait quelques lieues sur la route étroite, pavée en gros blocs de pierre, qui, bien que de construction moderne, est pareille à un débris antique, ils se trouvèrent au milieu d'une nature tout idyllique, des prés, des arbres bordant le cours des ruisseaux et des montagnes courant à leur droite. Bientôt la scène s'agrandit, l'idylle devint une épopée, et la chanson que les deux amants sentaient gazouiller dans leurs cœurs, éclata comme une symphonie dont les accords et les accents remplirent leur être tout entier. C'était un vertige délicieux, qui, avec une égale intensité, les emportait hors d'eux-mêmes. Montés sur des chevaux qui secouaient joyeusement leurs têtes fines, ils marchaient en avant de leur escorte et se sentaient seuls, bien seuls, bien l'un à l'autre. Comme ils vivaient! Comme ils s'aimaient! Et rien ne les empêchait de s'aimer! Aucun souci ne frôlait de son aile grise ou noire l'épanouissement de leur tendresse et, au sein de la vaste nature, ils étaient aussi libres de s'abandonner à leurs sentiments simples et grands comme elle, que jadis, à l'aurore des âges, l'avait pu faire, avant la période de la chute et du travail asservissant, le couple heureux du premier Paradis. Ils étaient, en effet, entrés dans une sorte d'Eden, car ils s'avançaient au milieu des vallées du Taurus.

Pendant plusieurs jours, les rives d'un fleuve large, calme, limpide, descendant avec majesté vers la mer, remontèrent devant leurs regards dans l'intérieur du pays. Des forêts épaisses couvraient la croupe des monts harmonieusement étagés. Des chalets de bois s'attachaient aux pentes et se montraient jusque sur les cimes; des troupeaux erraient dans les pâturages herbeux et jetaient au vent les tintements de leurs clochettes. Au pied des arbres énormes, aux écorces rugueuses, aux branchages luxuriants de verdure et audacieusement tourmentés, dont les racines jaillissaient brusquement hors de terre et étalaient sur leurs nervures toutes les variétés de mousses et de gazons, des fleurs innombrables, des pervenches surtout, étalaient complaisamment leurs corolles. Partout, la vigueur et la fierté, partout la grâce et le charme. Les aigles et les faucons décrivaient leurs cercles de chasse au plus haut de la courbure des cieux. Des oiseaux chanteurs s'ébattaient gaîment sous la verdure. Des roches abruptes, s'élançant tout à coup du sein des bois, formaient au-dessus des nuées comme une vaste esplanade, d'où s'élevait quelque immense fortification, ouvrage démantelé des Empereurs byzantins. L'Europe n'a jamais connu rien de pareil, en étendue, en hauteur et pour les caprices inouïs de l'architecture. C'est là qu'on peut contempler dans une réalité qui ressemble à un rêve les modèles certains de ces châteaux magiques, que l'enchanteur Atlant et ses pareils faisaient naître d'une parole magique, pour la plus grande gloire de la chevalerie. Avant que les Croisés eussent considéré d'aussi étonnantes architectures, il n'était pas possible que l'imagination du poète le plus dédaigneux de la vraisemblance pût en amuser l'esprit d'auditeurs qui n'y auraient pas cru. Des courtines énormes; à leurs flancs des mousharabys sculptés, entassés les uns sur les autres; des tours portant des faisceaux de tourelles, guirlandes de clochetons; des donjons travaillés comme de la dentelle; des portes qui s'ouvrent sur l'immensité; des fenêtres d'où il semble qu'on pût voir jusqu'au plus profond des cieux, et tout cela énorme, avec une délicatesse et une élégance inouïes, voilà ce qui se présente aux regards; et, je le répète, au-dessous, flottent les nuages, tandis que le soleil miroite amoureusement sur les plates-formes festonnées d'innombrables créneaux.