—De sorte que vous ne pouvez pas du tout me dire à l'avance quand nous arriverons?

Le muletier sourit.

—J'ai vu des Européens, dit-il, et j'ai toujours remarqué qu'ils sont pressés. Croyez-moi, l'heure de la mort arrive toujours. Vous avez le temps; ni une minute plus tôt, ni une minute plus tard que le sort ne le veut, nous n'arriverons à Tebryz. Vivez content, croyez-moi, sans vous tourmenter davantage.

—Vous m'avez l'air d'un brave homme, répliqua Valerio, et je crois que vous êtes tel. Je vais donc vous parler à cœur ouvert. J'ai une jeune femme, et je crains que la prolongation des fatigues de la route ne soit une épreuve un peu dure pour elle; c'est pourquoi je viens me consulter avec vous sur ce qu'il y aurait à faire pour que ma femme souffrît le moins possible. Ensuite, j'ai encore quelque chose à vous demander. Pour mon voyage, j'emporte quelque argent, et, avec tant de monde qu'il y a ici, dans la caravane, je ne suis pas bien aise de l'avoir toujours sur moi; je crains qu'on ne me le vole.

—C'est ce qui arrivera certainement avant qu'il soit deux jours, répondit le muletier, si vous gardez votre bourse par devers vous. Donnez-la-moi. Je paierai vos dépenses en route, et je vous tiendrai compte du surplus, quand nous serons arrivés à notre destination.

Valerio n'avait voulu que provoquer cette offre, et il s'empressa de remettre ce qu'il possédait entre les mains de Kerbelay-Houssein. Celui-ci compta et recompta l'argent et le mit dans un coffre sans donner le moindre reçu comme c'est l'usage. Il en fit lui-même la remarque, et dit en souriant à Valerio:

—Je suis allé une fois jusqu'à Trébizonde et deux autres fois je suis allé à Smyrne. Il paraît que vous autres Européens, vous êtes de grands voleurs, car vos négociants se demandent constamment des gages les uns aux autres. Mais vous comprenez que, si les muletiers n'étaient pas des gens d'honneur et qui n'ont aucunement besoin d'attester sans cesse leur probité, le commerce ne serait tout simplement pas possible. En ce moment, voyez! Un grand marchand de Téhéran compte sur moi. Il m'avait remis, il y a un an, quatre-vingt mille tomans pour lui rapporter des étoffes de laine et de coton, des porcelaines, des cristaux, des soieries et des velours, que j'ai dû faire demander à Constantinople. J'ai dépensé soixante mille tomans et je lui rapporte le reste. J'ai mon frère qui mène une caravane de Bagdad à Shyraz, de Shyraz à Yezd, et de Yezd à Kerman. Il a eu dernièrement, pour cent mille tomans, une commande de châles destinés à un négociant du Caire. Il a dépensé cent cinquante mille tomans que, sur sa parole, on lui a parfaitement payés. Si, nous autres muletiers, nous donnions prise au moindre doute, je vous le répète, qu'est-ce que le commerce deviendrait! Certes, effendum, il faut grandement remercier Dieu très haut et très miséricordieux, parce que, ayant créé tous les hommes voleurs, il n'a pas voulu permettre que les muletiers le fussent!

Là-dessus, Kerbelay-Houssein se mit à rire, et, comme on lui apporta son thé, il en offrit une tasse à Valerio qui accepta.

—Maintenant, poursuivit le brave homme, vous m'avez adressé une autre demande, et comme je l'ai trouvée de beaucoup la plus importante, j'y réponds en dernier. Vous excuserez la liberté avec laquelle je vais vous parler de votre maison; je sais que les Européens ne sont pas sur ce point-là aussi délicats que nous, et je les approuve, car il y a beaucoup de grimace dans notre prétendue réserve et, en outre, je suis un père de famille; j'ai quatre filles mariées qui ont des enfants, et je vous parlerai de votre femme comme d'une fille à moi, puisque vous avez eu la confiance de me consulter à propos d'elle.

—Kerbelay-Houssein, vous êtes un digne homme, répliqua Valerio; je vous écoute avec toute attention et une confiance entière.