Sur cette parole magique, toute la foule se dispersa, subitement entraînée par le sentiment et la passion de ses affaires et de ses intérêts directs, et, tandis que défilaient les chameaux chargés et le reste, le Shemsiyèh saisit la main de Valerio et la baisa.
—J'ai, lui dit-il tout bas, ma femme mourante à Avadjyk; j'étais venu chercher un peu de travail à Erzeroum. Je rapporte de l'argent. Que Dieu vous bénisse et vous sauve!
—Pourquoi ne me recommandes-tu pas à tous les Dieux? répondit Valerio en souriant.
—Je ne veux pas choquer vos opinions, répliqua l'homme de la Foi ancienne, mais bien vous exprimer ma reconnaissance.
Valerio s'empressa de rejoindre Lucie avec son nouveau serviteur et il lui expliqua ce qui venait d'arriver. Le petit cheval amblier de Kerbelay-Houssein arriva, et Lucie l'ayant monté, le trouva fort à son goût. Valerio, comme d'ordinaire, se mit à sa gauche. Le Shemsiyèh allait à pied de l'autre côté, quelques domestiques suivaient; quand le soleil se leva tout grand, il éclaira la caravane en pleine marche. C'était un spectacle très beau et très grand.
Le train immense composé de deux mille voyageurs s'étendait sur un vaste espace de terrain. Des files de chameaux et de mulets se succédaient sans interruption, surveillées par les gardiens qui, la tête couverte de bonnets de feutre ronds ou cylindriques, absolument comme ceux dont les vases et les sculptures antiques présentent les images, cousaient ou tricotaient de la laine, tout en marchant. Kerbelay-Houssein, monté sur un cheval très modeste, et roulant d'un air fort sérieux son chapelet dans ses doigts, était entouré de quelques cavaliers aussi graves que lui, soit des moullas, soit des marchands de considération. Ce groupe respectable était évidemment l'objet du respect général. Ici des négociants couraient en faisant avancer leurs montures; plus loin c'étaient des gens assez richement vêtus, appartenant à d'autres professions que le commerce, soit qu'ils fussent employés du gouverneur, ou militaires, ou propriétaires terriens. Puis il y avait la foule, le plus souvent marchant à pied, causant, gesticulant, riant, se portant de côté et d'autre; quelquefois un de ces hommes disait à un muletier:
—Frère, voilà une bête qui ne porte rien. Puis-je monter dessus?
—Oui, répondait le muletier; que me donneras-tu?
Le marché se débattait en cheminant et l'homme payait et se prélassait sur la bête. Puis les femmes, qui se tenaient à part, allaient, faisaient un bruit beaucoup plus grand que les hommes. C'étaient des pépitements, des rires, des cris, des fureurs, des peurs, des adjurations qui n'avaient point de fin, et les enfants y joignaient de temps en temps des hurlements aigus. On voit cette masse, et les chameaux, et les chevaux, et les mulets, et les ânes, et les chiens, et les gens refrognés, et les élégants, et les prêtres, et les musulmans, et les chrétiens, et les juifs, et tout, et le tapage on l'entend. La foule marchait en avant; marchait avec lenteur, mais, en même temps, semblait constamment tourbillonner sur elle-même; car les piétons surtout, en agitation perpétuelle, allaient de la tête à la queue du convoi et de la queue à la tête pour parler à quelqu'un, rencontrer quelqu'un, amener quelqu'un à quelqu'un, c'était une agitation permanente et un bouillonnement qui ne s'arrêtait pas. Lucie en était à la fois étourdie, étonnée, amusée à l'excès. Elle demandait à son mari mille explications à la fois sur les diverses parties de ce spectacle nouveau, et rien ne lui avait donné l'idée jusqu'alors qu'un tel tableau fût possible. C'est cependant là, dans ce vagabondage organisé, que se développe le plus à l'aise le caractère et l'esprit des Asiatiques.
Vers huit heures, la caravane s'arrêta pour se reposer toute la journée et ne repartit que dans la nuit, vers deux heures. Kerbelay-Houssein, fidèle à sa sollicitude pour les jeunes Européens, vint lui-même leur désigner un endroit choisi, où il fit élever leur tente. On la plaça au milieu du beau quartier, de ce qu'on appellerait en Europe le quartier aristocratique. Là, n'habitaient que gens sérieux et dignes de considération. C'était plus respectable, mais moins amusant que les autres parties du camp. Aussi Valerio emmena-t-il Lucie très bien voilée pour se promener un peu partout.