La surprise du jeune mari fut extrême; son épouvante ne le fut pas moins. Il prit sa femme dans ses bras:
—Qu'as-tu, Lucie? lui dit-il.
Elle ne pouvait répondre; elle pleurait trop. Elle se serrait sur le cœur qui lui appartenait, mais cette consolation qu'elle y cherchait, cette sécurité qu'elle y trouvait, ne pouvaient pourtant réussir à la calmer.
—Je ne sais ce que j'ai, disait-elle d'une voix entrecoupée; je suis bien malheureuse!... Je cherche moi-même ce qui m'accable, car, je le sens, je suis accablée.... Il me semble que je suis dans une prison ... que toutes les portes sont fermées sur moi.... Non! ce n'est pas cela!... Il me semble que je suis perdue dans un désert et que les sables sans fin se succèdent et que je ne m'en échapperai jamais!... Non! Ce n'est pas cela encore! Il me semble que je suis enfermée dans une tombe étroite et que la pierre en est scellée sur moi!... Mais, non! mais non! Toutes ces images sont trop affreuses, et pourtant, oui, Valerio! Elles sont toutes vraies! Je commence à comprendre l'idée qui m'a saisie!
—Explique-la-moi, explique la vérité! s'écria le jeune homme en lui serrant les mains, en lui pressant la tête contre sa poitrine. Dis-moi tout pour que je te console.
—Eh bien! Oui, la prison, le désert, le tombeau, tout cela est vrai; je me sens prise ..., Valerio, il faut que je m'en aille d'ici! j'ai tout regardé, j'ai tout vu, j'ai été amusée, charmée, ravie, je ne le nie pas! mais, soudain, je viens de m'apercevoir que nous sommes seuls, absolument seuls, au milieu d'un monde qui nous est étranger.
—Comment! Tu as peur? De quoi as-tu peur? Tu imagines un danger?
—Je n'imagine que ce que je vois: cette solitude morale, absolue, sans contraste, qui s'épaissit autour de nous.... Peur? Je n'ai pas peur; ou, du moins, je n'ai pas précisément peur ... mais, au premier abord, je ne voyais, je ne comprenais que la superficie des choses et l'apercevant comme elle est, bariolée et mouvante, je m'en amusais et ne supposais pas le dessous. Mais, maintenant, prends-tu garde toi-même que nous sommes entourés par l'inconnu, par l'étrangeté incommensurable, sans bornes? Que tout ce que nous approchons, nous regarde comme nous le regardons nous-mêmes, et cela sans nous comprendre, comme aussi nous ne comprenons pas? Nous sommes portés sur une houle dont nous ne connaissons pas la force; un souffle du vent peut bien faire une tempête; nous pouvons tomber dans un tourbillon; nous n'avons pas de boussole pour nous guider, et, de même que nous ignorons, de la manière la plus complète, le paysage qui se déroule derrière ces montagnes élevées devant nous, de même nous ne savons pas quels ressorts font mouvoir les esprits et les volontés, quels feux subits enflamment les imaginations de gens que nous jugeons en ce moment les plus inoffensifs et les meilleurs. Tiens! par exemple, qui me dit que le Shemsiyèh ne va pas entrer le sabre en main, et nous égorger pour faire un sacrifice à ses dieux? Oui! oui! oui! Ne ris pas ... et, le sacrifice, il le jugerait peut-être d'autant meilleur, que cet homme nous aime peut-être, et offrirait ses bienfaiteurs et sa reconnaissance? Est-ce que je sais ce qui peut naître et s'agiter dans ces têtes qui sont si différentes des nôtres et qui trahissent des expressions de visage si nouvelles pour nos yeux? Et ce Kerbelay-Houssein, lui-même, dont nous célébrons l'honnêteté et la droiture, depuis que nous le connaissons, savons-nous bien ce que lui-même appelle droiture et honnêteté? Qu'y a-t-il de commun entre ces gens-là et nous? Eh bien! oui, j'ai peur! Je voudrais me retrouver dans un autre pays, dans le nôtre, dans celui que nous avons contemplé toute notre vie, qui n'a pas de mystère et d'inconnu pour nous; pour lequel nous sommes faits, et qui est fait pour les natures que nous avons reçues du ciel! Je voudrais voir les gens que nous pouvons reconnaître, sur le visage desquels nous sommes accoutumés à lire, et qui comprennent le bien et le mal de la même façon que nous! Enfin, Valerio, oui, c'est vrai, je me sens perdue ici; nous sommes tout seuls, et, j'en conviens, j'ai peur! j'ai peur! j'ai peur! Je ne veux pas rester ici! Allons-nous-en!
A ces mots, elle serra plus fort encore son mari dans ses bras et redoubla ses sanglots. Elle était en proie à une réaction qui se produit assez ordinairement en Asie chez les gens, peu ou mal trempés. On voit de ceux-ci, pris subitement, et sans autre cause qu'un travail intérieur de leur conscience, par des paniques qui, en s'accumulant les unes sur les autres, s'exagèrent et s'exaspèrent, arriver à la véritable folie. Tel, et des exemples en sont connus, prend tout bonnement le parti de s'enfuir et regagne l'Europe à travers des dangers très réels pour échapper aux plus imaginaires des périls. Tel autre se croit constamment à la minute d'un assassinat. S'il est assis dans sa chambre, dont la porte est close, et qu'il entende des pas dans le corridor, c'est un musulman fanatique qui est là, se colle contre la muraille ... se glisse ... entre ... son poignard est déjà dans sa main ... il va frapper! La victime sent ses membres se couvrir d'une sueur froide.... Il se calme pourtant.... Ce n'était rien que son propre domestique qui lui apporte le thé et dépose la tasse sur la table. Mais le malade lui a trouvé l'air singulier. Cet homme couve un mauvais coup. Il n'a pas osé, parce qu'il a vu qu'on était sur ses gardes. Maintenant il reviendra. Il va faire feu de ses deux pistolets par la fenêtre.
Quelquefois l'halluciné reprend tout son sang-froid, s'accoutume au milieu dans lequel il est placé, et sa guérison est assurée; mais il arrive aussi que le mal maintient et assure son empire, alors on tombe dans la variété la plus redoutable de la souffrance appelée nostalgie.