—Excellences! cette divine perfection possède, derrière le bazar des chaudronniers, une maison de trois chambres, huit tapis presque neufs et cinq coffres remplis d'habits. Elle a, de plus, des kabbalèhs ou contrats pour pas mal d'argent; je n'en connais pas la somme; mais elle ne saurait être inférieure à quatre-vingts tomans!
Ce second chapitre des qualités de la fiancée réveilla tout le monde, et un des loùtys s'écria:
—Me voilà! Elle veut un mari? qu'elle me prenne! Où trouverait-elle aussi bien? Vous me connaissez, moulla? Si je ne l'ai pas, je meurs d'amour et de regrets!
Là-dessus, il se mit à pleurer, et, pour donner une idée de la force de son sentiment, il tira son gâma et voulut s'en appliquer un bon coup sur la tête; mais le canonnier le retint, et, comme chacun, devenu attentif, s'apercevait que le moulla n'avait pas tout dit, on conjura celui-ci d'aller jusqu'au bout du panégyrique afin de savoir s'il n'y avait pas quelque ombre au tableau délicieux qu'il venait de tracer.
—Une ombre, Excellences! Que votre bonté ne diminue pas! Puissent toutes les bénédictions tomber comme une pluie sur vos nobles têtes! Quelle ombre pourrait-il y avoir? Une beauté incomparable, est-ce une tache? Une fortune comme celle que je viens de vous supputer, est-ce un défaut? Une vertu immaculée, comparable seulement à celle des épouses du Prophète, sera-ce pour vous un motif de blâme? Or, cette vertu, magnanimes seigneurs, elle n'est pas de celles que l'on affirme sans pouvoir les démontrer! Elle est incontestable, établie sur preuves sans réplique, et ces preuves, les voici! Ce sont des lettres de tôbèh datées de ce matin.
A ces mots, l'enthousiasme ne connut plus de bornes; le loùty qu'on avait empoché tout à l'heure de s'assommer lui-même, profita du moment où chacun, s'absorbant dans sa propre pensée, levait les yeux et les mains au ciel en murmurant: «èh! bèh! bèh!» et s'administra une balafre sur le crâne, qui se mit à saigner. Pendant ce temps, le moulla avait déplié le précieux document et, le mettant sous les yeux de son public, commença à lire d'une voix imposante. Mais avant de se joindre aux auditeurs, si vivement intéressés, il faut que le lecteur sache ce que sont des lettres de tôbèh.
Quand une dame a donné des occasions de scandale trop indiscrètement répétées, l'opinion publique se tourne malheureusement contre elle, et il en résulte des propos fâcheux. Alors le juge prend l'étourdie sous sa conduite; il lui demande des cadeaux fréquents, il se tient au courant de ses faits et gestes, et, après quelques mésaventures, la dame, assez généralement, éprouve le besoin de changer de vie. Elle ne peut y parvenir qu'en se mariant. Mais comment se marier dans une situation aussi difficile que la sienne? D'une façon toute simple. Elle va trouver un personnage religieux, lui expose son cas, lui peint sa désolation, et le personnage religieux tire son écritoire. Il lui remet un bout de papier attestant le regret du passé qui dévore la pénitente, et comme Dieu est essentiellement miséricordieux, lorsqu'on a le ferme propos de ne pas retomber dans ses torts, l'ancienne pécheresse se trouve blanchie de la tête aux pieds; personne n'a plus le moindre droit de suspecter la solidité de ses principes, et elle est aussi mariable que n'importe quelle autre fille, pourvu qu'elle trouve un époux. Il ne peut se rien voir de plus admirable que cette transformation subite, et elle ne coûte pas cher, se faisant même à prix débattu.
Le moulla lut donc, d'une voix claire et incisive, le document dont la teneur suit:
«La nommée Bulbul (Rossignol), ayant eu le malheur de mener pendant plusieurs années une conduite inconsidérée, nous affirme qu'elle le déplore profondément et regrette d'avoir affligé l'âme des gens vertueux. Nous attestons son repentir, qui nous est connu, et nous déclarons sa faute effacée.»
Au-dessous de l'écriture, il y avait la date, qui se trouvait être, en effet, celle du matin, et le cachet d'un des principaux ecclésiastiques de la ville.