—Ou conseiller d'État! dit le père.

—Je ne détesterais pas d'être chef de la douane pour commencer, murmura Gambèr-Aly d'une voix méditative.

Il croyait plus d'à moitié ce qu'il venait d'inventer à la minute même, et cela provenait des lois particulières qui régissent l'optique des esprits orientaux. Un pishkedmèt du prince, qui voulait du bien au pauvre et intéressant Gambèr-Aly, était nécessairement un homme du plus rare mérite, et, dès lors, comment n'eût-il pas été le favori de son maître? Puisqu'il était le favori de son maître, il était son véritable lieutenant, toute affaire lui était nécessairement confiée, et, avec un tel pouvoir, était-il possible d'admettre qu'il lésinât dans les récompenses à accumuler sur la tête de son sauveur? A la vérité, Gambèr-Aly n'avait pas mis en déroute une bande de farouches et terribles maraudeurs, mais pourquoi aller dire qu'il sortait de la taverne? A qui cette indiscrétion faisais elle du bien? Ne valait-il pas mieux revêtir toute son histoire d'un vernis honorable, puisqu'elle devait finir, pour lui, de la façon la plus extraordinaire? D'ailleurs, il était évident, et le pishkedmèt ne le lui avait pas caché, qu'il avait montré un courage au dessus de tout éloge.

Ce que le père, la mère et le fils élaborèrent de rêveries dans cette nuit heureuse ne se pourrait enregistrer. Bibi-Djânèm voyait déjà son idole dans la robe de brocart du premier ministre et elle se passait la fantaisie de faire bâtonner la femme du rôtisseur, qui avait dit du mal d'elle la veille au soir. Il fallut pourtant dormir un peu. Les trois personnages s'étendirent sur le tapis vers le matin, et, pendant trois heures, goûtèrent, comme on dit, les douceurs du repos; mais, à l'aube, Gambèr-Aly sauta sur ses pieds; il fit ses ablutions, débita tant bien que mal et assez sommairement sa prière, et s'avança dans la rue en se balançant sur les hanches, comme il convenait à un homme de sa qualité.

Arrivé devant le palais, il vit comme d'ordinaire, assis ou debout devant la grande entrée, un nombre de soldats, de domestiques de tous grades, de solliciteurs, de derviches et de gens enfin amenés par leurs affaires ou leurs liaisons particulières avec les personnes de la maison. Il se fraya chemin au milieu de la foule, étalant l'insolence particulière aux beaux jeunes garçons, et que l'on souffre d'eux assez aisément, et demanda au portier, d'une voix arrogante, corrigée par un joli sourire, si son ami Assad-Oullah-Bey n'était pas à la maison?

—Le voici précisément, répondit le portier.

—Que la bonté de Votre Excellence ne diminue pas! répliqua Gambèr-Aly, et il alla au-devant de son protecteur, qui reçut son salut de la façon la plus amicale.

—Votre fortune est faite, dit Assad-Oullah (le Lion de Dieu).

—C'est par un effet de votre miséricorde!

—Vous méritez tout en fait de biens. Voici ce dont il s'agit. J'ai parlé de vous au ferrash-bachi, chef des étendeurs de tapis de Son Altesse. C'est mon ami, et un homme des plus vertueux et des plus honorables. J'aurais tort de vanter son intégrité; tout le monde la connaît. La justice, la vérité et le désintéressement brillent dans sa conduite. Il consent à vous admettre parmi ses subordonnés, et, à dater de ce jour, vous en faites partie. Naturellement, il faut que vous lui présentiez un petit cadeau; mais il tient si peu aux biens de ce monde, que ce sera uniquement pour lui témoigner votre respect. Vous lui remettrez cinq tomans en or et quatre pains de sucre.