—Sur votre tête! sur ma tête! sur mes yeux! sur ceux de ma mère, de mon père et de mon grand-père! Par le livre de Dieu, par le Prophète et tous ses prédécesseurs (que le salut soit sur eux et la bénédiction) je ne vous dis que la vérité pure!

Le Ferrash-Bachi partit comme une flèche et, bouillant d'indignation, il courut à la maison de l'écrivain, frappa, on ne répondit rien. Il demanda des nouvelles à un cordier qui demeurait à peu de distance. Le cordier lui assura que Mirza-Gaffar était parti depuis deux jours et soutint son dire par un flot de serments. Ce qui était incontestable, c'est que le Ferrash-Bachi était attrapé. Il revint au Palais fort triste. Évidemment, Gambèr-Aly n'avait aucun tort.

—Mon fils, lui dit son supérieur, tu as fait ton possible, mais le destin était contre nous!

Après cette affaire, la faveur de Gambèr-Aly s'accrut encore et il fut considéré comme la perle de la maison du Prince. On le chargeait de toutes les commissions; il y trouvait ses intérêts, et bien que, en général, il ne réussît pas complètement au gré de ceux qui l'employaient, sa candeur était si grande et sa figure si sincère, qu'on ne pouvait s'en prendre à lui du malheur des circonstances. Sur ces entrefaites, les préparatifs de départ étant achevés, le prince donna l'ordre de se mettre en chemin.

En tête du convoi marchaient des cavaliers armés de longues lances, des soldats, des hommes d'écurie conduisant des chevaux de main, puis des bagages, les écuyers du Prince, les principaux officiers de sa maison, enfin le Prince lui-même, sur un magnifique cheval, et toutes les autorités de la ville et leurs suites, qui devaient l'accompagner jusqu'à une lieue et demie de Shyraz, puis encore des bagages et d'autres soldats, et d'autres ferrashs et des muletiers en foule. Sur une route parallèle, suivait le harem, les dames, enfermées dans des takht-è-révans ou litières, portées devant et derrière par un mulet, admirable invention, soit dit par parenthèse, pour procurer une idée exacte du mal de mer le mieux conditionné; les servantes étaient dans des kédjavêhs, sortes de paniers placés à droite et à gauche d'une monture quelconque. On entendait de très loin la conversation, les cris, les gémissements de ces illustres personnes, et les injures dont elles accablaient les pauvres muletiers. Cette sortie triomphale ne laissa pas que d'avoir des côtés peu brillants. Le beau sexe de la ville était accouru en foule, les derviches l'accompagnaient; il y avait aussi bien des anciennes connaissances de Gambèr-Aly, dont les habits déchirés, le gâma, les longues moustaches, les airs de mauvais garçon ne promettaient pas grand'chose d'édifiant. Aussitôt que le convoi parut, ce fut un concert de cris, et on hurlait avec d'autant plus de perfection, que Bibi-Djânèm se tenait sur les premiers rangs avec une troupe de ses amies, façonnées de longtemps à toutes les agressions, et terribles aux plus braves. Les qualifications les plus relevées étaient trouvées facilement par ces vétéranes: chien, fils de chien, arrière-petit-fils de chien, bandit, voleur, assassin, pillard, et bien d'autres épithètes que la langue française ne supporterait pas, et surtout ces dernières, sortaient brûlantes de la bouche de ces guerrières. Au milieu de telles éjaculations, une réserve de gamins, en sûreté derrière leurs mères, chantaient à pleine voix des fragments comme celui-ci:

Le prince de Shyraz,
Le prince de Shyraz,
C'est un imbécile,
C'est un imbécile;
Mais sa mère est une coquine
Et sa sœur autant!

Pendant quelques minutes, Son Altesse, vivement intéressée, sans doute, par la conversation des seigneurs qui l'entouraient, ne parut pas voir ce qui se passait, ni entendre ce qui se disait, ou plutôt se criait à ses oreilles. A la longue, cependant, il perdit patience et fit un signe au Ferrash-Bachi. Celui-ci donna l'ordre à ses hommes de dissiper le rassemblement à coups de gaules. Chacun s'y porta de tout cœur, et Gambèr-Aly, frappant comme les autres, entendit une voix, bien connue, qui lui vociférait dans les oreilles:

—Ménage ta mère, mon bijou! Et fais-nous venir à Téhéran le plus vite possible, ton père et moi, pour partager tes grandeurs!

—S'il plaît à Dieu, il en sera bientôt ainsi! s'écria Gambèr-Aly avec enthousiasme. Là-dessus il tomba à bras raccourcis sur une autre vieille émeutière, et, empoignant un derviche par la barbe, il le secoua vigoureusement. Cet acte de vaillance fit reculer la multitude. Les ferrashs considérèrent plus que jamais leur camarade comme un lion, et voyant le désordre se calmer, ils rejoignirent leur arrière-garde en riant comme des fous.

Le voyage se fit sans encombre. Après deux mois de marche, on arriva à Téhéran, la Demeure de la Souveraineté, suivant l'expression officielle, et les négociations commencèrent entre le Prince et les colonnes de l'État. De part et d'autre, beaucoup de ruses furent déployées, on menaça, on fit des promesses sans nombre, on chercha des moyens termes. Tantôt la question avançait, tantôt elle reculait. Le grand-vizir était porté à la sévérité; la mère du roi inclinait à l'indulgence, ayant reçu une belle turquoise, bien montée et entourée de brillants d'un prix convenable. La sœur du Roi montrait de la malveillance; mais le chef des valets de chambre était un ami dévoué; il était contredit, il est vrai, par le trésorier particulier du palais, soit! mais, quant au porteur de pipe ordinaire, on ne pouvait douter de son désir de voir tout finir pour le mieux. Gambèr-Aly se souciait peu de ces grands intérêts. Ses affaires commençaient à tourner assez mal et, souvent, des inquiétudes lui venaient sur son sort. Il y avait de sa faute.