Le Spectre, pour William Shakspeare, n'est qu'un être moral; c'est l'Obsession!—Mais comme des myopes ne pourraient apercevoir des spectres qui ne s'agiteraient que dans les nuées, Shakspeare a accusé l'objectivité du fantôme; il en a exagéré la notion afin qu'elle pût être accessible au «Bon sens» de ses auditeurs. Si, d'ailleurs, il a voulu qu'Hamlet perçût réellement l'Ombre, s'il a pensé que cet effet dramatique frapperait et saisirait l'imagination de la foule, c'est parce qu'il était certain que chaque spectateur, dans le fantôme perçu par Hamlet, verrait le fantôme qui le hante lui-même, et saurait approprier les réponses à ses questions personnelles.
IV
Shakspeare avait si bien pensé de plus haut que l'esplanade d'Elseneur qu'il prend lui-même la parole, au milieu du drame,—et par la bouche d'Hamlet,—pour avertir la postérité.
En effet, le monologue: «Être ou n'être pas,» est un magnifique désaveu. Le Public, trouvant cela «profond», ne va pas plus loin,—et il lui semble naturel qu'Hamlet prononce des choses profondes; mais elles sont effectivement si profondes, ces choses, quelles rendraient inintelligible le personnage qui les avance, si c'était réellement lui qui les proférât.
«La Mort est un pays inconnu d'où nul pélerin n'a pu revenir encore,» s'écrie Hamlet, dans son soliloque métaphysique.
Ce qui nie absolument l'Apparition.
Et si l'on excuse la contradiction en prétendant que Hamlet cherche à se délivrer de l'obsession, à douter, nous répondrons que son doute ne porte jamais sur le Fantôme, mais sur la nature de ce Fantôme; il ajoute en effet plus tard:
«Si ce spectre, c'était—le Démon, qui voulût me tenter!... Il est facile de damner un cœur disposé à la mélancolie, et Satan est bien rusé».
Que l'on compare le mobile, l'horizon, l'esprit de ces phrases maladives avec ceux du monologue, et l'on verra que celui-ci n'a point de rapport avec le caractère superstitieux d'Hamlet; bien plus, qu'il est, à chaque parole, en contradiction avec le drame tout entier.
Et c'est bien là le dédain profond du Génie, qui, connaissant la foule, agit et parle sans entraves, s'adresse à ceux-là seuls qu'il aime, sans être aperçu ni entendu des autres spectateurs.