L'illusion du Saint est corroborée par l'autre illusion, dans une mystérieuse identité. La nuit est devenue une lanterne magique de proportions colossales. Voici d'abord la Reine de Saba (ces quinze pages sont le chef-d'œuvre du livre); puis les métaphysiciens, leurs dictons à la bouche; puis tous les Hérésiarques avec leur unique parole; puis les Mages, Simon, Appollonius de Thyane; puis tous les Dieux du monde, puis les bêtes des cieux, de la Terre et de la Mer, puis le Diable, sous les trait du disciple Hilarion, qui, ôtant de son front cornu ce masque, la Science, emporte l'anachorète dans les abîmes de l'espace, avec des paroles dont la profondeur triste jette comme un voile de désespoir sur les Créations.

Antoine lui échappe d'une prière, d'un regard levé vers le vrai Ciel,—vers celui qui est partout et nulle part;—et le voici retombé sur sa Montagne, entre la Mort et la Luxure, qui s'acharnent l'une contre l'autre en sœurs ennemies. Enfin, se dressent à ses côtés, le Sphynx et la Chimère!... L'attrait de l'Inaction éternelle! du Sommeil sans Rêves! de la Matière unique.—«Oh! la devenir!...» s'écrie-t-il, brisé par la Tentation.

Mais, soudain, le jour commence à luire: l'Orient s'empourpre; des nuages d'or roulent sur le ciel. L'œuvre compliquée du Prince des Ténèbres a passé comme une fumée; et, baigné de lumière, saint Antoine, les bras à l'entour de la Croix, son salut, son espérance, voit resplendir, dans le soleil levant, la face de Jésus-Christ.

—Bien.

Voici maintenant, ce que pourrait dire un chrétien très bourru relativement à l'esprit littéraire qui a présidé à la composition de l'œuvre:

—L'artiste doit conformer à leur notion les types historiques dont il se sert: autrement, qu'il n'y touche pas, il lui est facile d'en créer d'imaginaires. C'est une faute d'art capitale de se servir de la vitalité toute faite d'un personnage connu, de s'en autoriser, à priori, et de faire ensuite bon marché de ce qui constitue précisément l'âme, la nature et la vie de ce personnage, de le représenter autre, enfin, qu'il doit être. C'est là de l'ingratitude.

Tout est permis, hors cela, parce qu'alors le lecteur devient aussi indifférent que l'auteur: il ne voit, par la contradiction, qu'une sorte de mannequin. Or, dans le saint Antoine de Gustave Flaubert, je ne reconnais pas un saint, mais un homme du monde, avec une fausse barbe, et dont les paroles ne sont pas en rapport avec le cilice et la robe dont l'affuble notre auteur.

Cet homme-là n'a jamais été capable d'être seul avec Dieu.

Comment! pas une tendresse naïve, enfantine? Pas un bon sourire? Pas une gaucherie de paroles? Pas une expansion de charité chrétienne et vivifiante? À peine une sèche et courte prière, cherchée et arrachée littérairement par la situation! Pas une effusion d'amour, ardente, jaculatoire, féminine, pour le Dieu qu'il aime et dont il est aimé? Alors qu'il ne doit y avoir que cela de vrai au monde pour lui, absolument, puisqu'il est un Saint, et un grand Saint! Où est le côté «petit enfant» nécessaire, sine qua non, chez ce chrétien canonisé, bien que Jésus-Christ ait expressément dit: «Si vous n'êtes pas tout d'abord semblables à l'un de ces petits enfants, qui croient en moi, vous n'entrerez pas dans le royaume des Cieux!...» Mais saint Antoine, ici, a beau marmotter le Credo, c'est un saint artificiel sorti des ateliers de M. Renan, un saint en bétons agglomérés (système Coignet)!—Ce qui désunit l'œuvre, c'est la non-vitalité du personnage qui la supporte tout entière, et qui, d'instinct, sonne quelque peu son toc. On pourrait mettre ce saint Antoine sur un pain de Savoie ou toute autre pièce montée, avec une robe en chocolat.—L'auteur ne s'est pas pénétré, comme il le devait, de l'esprit évangélique, car un saint doit se retrouver même en ses hallucinations.

Voici maintenant ce qu'un artiste, chrétien aussi, peut répondre: