—Ah! par exemple... pas de çà! cria Moutonnet, tout pâle, en se relevant.—Allons, soupira-t-il, c'est bien; je m'en vais. Mais, ajouta-t-il—(d'une voix de fausset hystériquement singulière, pour ainsi dire, et que son ami ne lui connaissait pas),—j'avoue que je ne te croyais pas capable de me refuser, après tant d'années de liaison, ce premier, cet insignifiant service qui ne t'eût coûté qu'un griffonnage!—Viens dîner demain, tout de même,—et motus à ma femme; ceci entre nous seuls! acheva-t-il d'un ton sérieux et, cette fois, naturel.
Thermidor Moutonnet sortit.
Resté seul, le citoyen Fouquier-Tinville, ayant rêvé un moment, se toucha le front du doigt avec un froid sourire; puis, ayant haussé les épaules comme par forme de conclusion, prit sa liste, en inséra le pli dans une large enveloppe, écrivit l'adresse, scella et frappa sur un timbre.
Un soldat parut.
—Ceci au citoyen Sanson! dit-il.
Le soldat prit l'enveloppe et se retira.
Tirant un oignon d'or de son gilet en gros de Naples fleuri d'arabesques tricolores, et regardant l'heure:
—Onze heures, murmura Fouquier-Tinville:—Allons déjeûner.
Trente ans après, en 1823. Lucrèce Moutonnet (une brune de quarante-huit ans, encore dodue, fine et futée!) et son époux Thermidor, s'étant expatriés en Belgique au bruit des canons de l'Empire, habitaient une maisonnette d'épicerie florissante, avec un coin de jardin, dans un faubourg de Liège.