Cependant le calme s'étant graduellement rétabli, l'on a commencé à échanger des phrases syllabisées.
Après une controverse générale à laquelle ont participé la plupart des commissaires, le débat s'est circonscrit et concentré entre l'un des ducs les plus écoutés de la Droite et l'un des sénateurs notoires du centre gauche.
Nous nous bornerons à donner l'extrait ci-après de ce colloque saisissant:
À LA TRIBUNE
Le Duc.—«Parmi les objections qu'on nous a opposées, il en est une en vertu de laquelle on espère établir que tout emblème n'est, au fond, qu'une parure oiseuse, une sorte de frivolité. Quelque valeur qu'on puisse accorder à cette opinion, nul ne saurait contester, sans nier l'évidence, quelle n'est professée, jusqu'à ce jour que par une excessive minorité des habitants de notre planète. Donc, pour l'immense majorité de nos semblables, j'ai le droit d'affirmer que la Couronne est, en Europe, le complément réglementaire du costume officiel d'un Chef d'État moderne. Elle est d'uniforme. S'en dispenser n'est que jouer au travesti. Tout élu de Dieu ou du Peuple, pour ne point faire tache dans le tableau, doit se soumettre à l'usage de la ceindre. L'on doit être correct et d'ordonnance,—de son siècle enfin. Le Progrès, basé sur l'éclectisme, nous prescrit de ne rien exclure d'utile ou d'opportun. Toute omission de diadème au front d'un Chef d'État, n'est qu'une infraction de l'irrégularité la plus choquante, un manque de tenue qu'aucune arrière-pensée avouable ne saurait justifier. Une parure de plus ou de moins n'augmenta ni ne diminua jamais la valeur intrinsèque de personne et l'on peut porter une couronne sans cesser d'être un homme supérieur. Il y a même quelques exemples du fait, de Sésostris à Salomon, de Salomon à Marc-Aurèle, de Marc-Aurèle à Charlemagne, de Charlemagne à Saint Louis, de Saint Louis à Bonaparte,—Si, à l'aide d'un grave sourire, on pense pouvoir éluder cette nécessité, l'on risque, au moins, de passer pour une sorte d'original, de don Quichotte qui veut s'afficher en frondant des exigences de la mode.—Dès lors, si l'on persiste en ces allures, la chose devient une affectation d'inconvenance qui refroidit insensiblement l'indulgence initiale des sourires. Lorsqu'on ne peut se distinguer que par une sorte de négligence, du goût le plus contestable, l'on finit par gêner tout le monde, sinon soi-même. Concluons: le manque systématique de diadème n'étant qu'une protestation négative, ne saurait constituer un brevet de capacité suffisant pour légitimer les pouvoirs conférés au Chef d'une nation.»
Le sénateur.—«Nous répondrons tout bonnement que la couronne est l'emblème officiel d'une tradition incompatible avec les principes républicains, dont nous avons fait serment de sauvegarder en tout et partout l'intégrale dignité.»
Le duc.—«En ce cas, dans quel but avoir naguère envoyé un ambassadeur extraordinaire au Couronnement d'un empereur, pour féliciter en son auguste personne le triomphe d'un principe ennemi des vôtres? Pour attester une alliance? Oh! croyez-nous, les mesures de courtoisie de ce genre n'ont de sens qu'entre gens couronnés, chacun deux ne venant féliciter dans l'autre que la consécration solennelle d'un principe supérieur en un passant de plus. Si c'est uniquement de la santé de l'empereur Alexandre III que M. Waddington est allé s'enquérir à Moscou, ce n'était pas la peine de se déranger ni de grever le budget d'une dépense inutile. Si c'est en simple curieux,—n'espérant contempler dans le Tsar qu'une sorte de roi nègre,—que ce diplomate a tenu à faire ce voyage, ne pouvait-il risquer l'aventure à ses frais et remplir sa mission sous un modeste incognito?... Mais si c'est vraiment en représentant de la France républicaine qu'il a dû parader dans ces fêtes, c'est qu'alors les principes de 89 sentent déjà leur Moyen-Âge! Car, en vérité, la «Convention,» devant la seule proposition d'un tel mandat, n'aurait probablement répondu qu'en allégeant d'emblée de la tête le courtisan malavisé qui s'en fut fait le promoteur.»
Le sénateur.—«Il est des intérêts internationaux dont la juste importance prime, de nos jours, l'apparente valeur de ces vains scrupules. Les rois ont reconnu la République française... et les relations, entre voisins, sont obligatoires.—Histoire ancienne tout cela.»
Le duc.—«Les rois, monsieur le sénateur, ne peuvent pas plus reconnaître la République que la République ne peut reconnaître les rois. C'est un simulacre auquel se prête l'étranger par une politique aussi dédaigneuse qu'intéressée. Et puisque les conservateurs actuels de la République se résolvent, par esprit soi-disant de patriotisme, à de tels compromis, qu'ils systématisent, au moins leur illogisme! Qu'ils concilient, à la fois leur austérité et leurs intérêts en soumettant M. le Chef de l'État à l'innocente formalité de se couronner comme tout le monde!»
Le sénateur.—«Monsieur le duc, il est au moins paradoxal de prétendre que, sous prétexte de régularité, l'honorable Président de la République française doive s'affubler d'une couronne, emblème, disons-nous, d'une sorte de souveraineté que nous répudions.»