Tout à coup, à la bifurcation de la route, ô terreur!—des figures effrayantes et contractées apparurent; des fusils reluirent; on entendit un piétinement de chevaux et un terrible Qui vive! retentit dans les ténèbres, car, en cet instant même, la lune glissait entre deux noirs nuages.
Un grand véhicule, bondé d’hommes armés, barrait la grand’route.
Qu’était-ce que ces hommes?—Évidemment des malfaiteurs! Des bandits!—Évidemment!
Hélas! non. C’était la troupe jumelle des bons bourgeois de Pibrac. C’étaient ceux de Pibrac!—lesquels avaient eu, exactement, la même idée que ceux de Nayrac.
Retirés des affaires, les paisibles rentiers des deux villes se croisaient, tout bonnement, sur la route en rentrant chez eux.
Blafards, ils s’entrevirent. L’intense frayeur qu’ils se causèrent, vu l’idée fixe qui avait envahi leurs cerveaux, ayant fait apparaître sur toutes ces figures débonnaires, les véritables instincts,—de même qu’un coup de vent passant sur un lac, et y formant tourbillon, en fait monter le fond à sa surface,—il était naturel qu’ils se prissent, les uns les autres, pour ces mêmes brigands que, réciproquement, ils redoutaient.
En un seul instant, leurs chuchotements, dans l’obscurité, les affolèrent au point que, dans la précipitation tremblante de ceux de Pibrac à se saisir, par contenance, de leurs armes, la batterie de l’un des fusils ayant accroché le banc, un coup de feu partit et la balle alla frapper un de ceux de Nayrac en lui brisant, sur la poitrine, une terrine d’excellent foie gras dont il se servait, machinalement, comme d’une égide.
Ah! ce coup de feu! Ce fut l’étincelle fatale qui met l’incendie aux poudres. Le paroxysme du sentiment qu’ils éprouvèrent les fit délirer. Une fusillade nourrie et forcenée commença. L’instinct de la conservation de leurs vies et de leur argent les aveuglait. Ils fourraient des cartouches dans leurs fusils, d’une main tremblotante et rapide et tiraient dans le tas. Les chevaux tombèrent; un des chars-à-bancs se renversa, vomissant au hasard blessés et sacoches. Les blessés, dans le trouble de leur effroi, se relevèrent comme des lions et recommencèrent à se tirer les uns sur les autres, sans pouvoir jamais se reconnaître, dans la fumée!... En cette démence furieuse, si des gendarmes fussent survenus sous les étoiles, nul doute que ceux-ci n’eussent payé de la vie leur dévouement.—Bref, ce fut une extermination, le désespoir leur ayant communiqué la plus meurtrière énergie: celle, en un mot, qui distingue la classe des gens honorables, lorsqu’on les pousse à bout!
Pendant ce temps, les vrais brigands (c’est-à-dire la demi-douzaine de pauvres diables, coupables, tout au plus, d’avoir dérobé quelques croûtes, quelques morceaux de lard ou quelques sols, à droite ou à gauche) tremblaient affreusement dans une caverne éloignée, en entendant, porté par le vent du grand chemin, le bruit croissant et terrible des détonations et les cris épouvantables des bourgeois.
S’imaginant, en effet, dans leur saisissement, qu’une battue monstre était organisée contre eux, ils avaient interrompu leur innocente partie de cartes autour de leur pichet de vin et s’étaient dressés, livides, regardant leur chef. Le vieux violoneux semblait prêt à se trouver mal. Ses grandes jambes flageolaient. Pris à l’improviste, le brave homme était hagard. Ce qu’il entendait passait son intelligence.