Il me jeta le manteau sur les épaules, me l’agrafa, d’un air tendre et inquiet, pendant que, sans forces, je fermais les paupières. Et, profitant de mon silence, il se hâta vers son logis. Au tournant de la route, il disparut.

Par une présence d’esprit,—et un peu, aussi, machinalement,—je sautai à cheval. Puis je restai immobile.

Maintenant j’étais seul sur le grand chemin. J’entendais les mille bruits de la campagne. En rouvrant les yeux, je vis l’immense ciel livide où filaient de monstrueux nuages ternes, cachant la lune,—la nature solitaire. Cependant, je me tins droit et ferme, quoique je dusse être blanc comme un linge.

—Voyons! me dis-je, du calme!—J’ai la fièvre et je suis somnambule. Voilà tout.

Je m’efforçai de hausser les épaules: un poids secret m’en empêcha.

Et voici que, venue du fond de l’horizon, du fond de ces bois décriés, une volée d’orfraies, à grand bruit d’ailes, passa, en criant d’horribles syllabes inconnues, au-dessus de ma tête. Elles allèrent s’abattre sur le toit du presbytère et sur le clocher dans l’éloignement: et le vent m’apporta des cris tristes. Ma foi, j’eus peur. Pourquoi? Qui me le précisera jamais? J’ai vu le feu, j’ai touché de la mienne plusieurs épées; mes nerfs sont mieux trempés, peut-être, que ceux des plus flegmatiques et des plus blafards: j’affirme, toutefois, très humblement, que j’ai eu peur, ici,—et pour de bon. J’en ai conçu, même, pour moi, quelque estime intellectuelle. N’a pas peur de ces choses-là qui veut.

Donc, en silence, j’ensanglantai les flancs du pauvre cheval et, les yeux fermés, les rênes lâchées, les doigts crispés sur les crins, le manteau flottant derrière moi tout droit, je sentis que le galop de ma bête était aussi violent que possible; elle allait ventre à terre: de temps en temps mon sourd grondement, à son oreille, lui communiquait, à coup sûr, et d’instinct, l’horreur superstitieuse dont je frissonnais malgré moi. Nous arrivâmes, de la sorte, en moins d’une demi-heure. Le bruit du pavé des faubourgs me fit redresser la tête—et respirer!

—Enfin! je voyais des maisons! des boutiques éclairées! les figures de mes semblables derrière les vitres! Je voyais des passants!... Je quittais le pays des cauchemars!

A l’auberge, je m’installai devant le bon feu. La conversation des rouliers me jeta dans un état voisin de l’extase. Je sortais de la Mort. Je regardai la flamme entre mes doigts. J’avalai un verre de rhum. Je reprenais, enfin, le gouvernement de mes facultés.

Je me sentais rentré dans la vie réelle.