A ces mots, Félicien la regarda, un peu égaré, et s’efforçant de sourire encore:
—Oh! dit-il, est-ce que vous vous jouez d’un cœur qui vous aime à la désolation? Vous vous accusez de ne pas entendre et vous me répondez!...
—Hélas, dit-elle, c’est que... ce que vous dites, vous le croyez personnel, mon ami! Vous êtes sincère; mais vos paroles ne sont nouvelles que pour vous.—Pour moi, vous récitez un dialogue dont j’ai appris, d’avance, toutes les réponses. Depuis des années, il est pour moi toujours le même. C’est un rôle dont toutes les phrases sont dictées et nécessitées avec une précision vraiment affreuse. Je le possède à un tel point que si j’acceptais,—ce qui serait un crime,—d’unir ma détresse, ne fût-ce que quelques jours, à votre destinée, vous oublieriez, à chaque instant, la confidence funeste que je vous ai faite. L’illusion, je vous la donnerais, complète, exacte, ni plus ni moins qu’une autre femme, je vous assure! Je serais même, incomparablement, plus réelle que la réalité. Songez que les circonstances dictent toujours les mêmes paroles et que le visage s’harmonise toujours un peu avec elles! Vous ne pourriez croire que je ne vous entends pas, tant je devinerais juste.—N’y pensons plus, voulez-vous?
Il se sentit effrayé, cette fois.
—Ah! dit-il, quelles amères paroles vous avez le droit de prononcer!... Mais, moi, s’il en est ainsi, je veux partager avec vous, fût-ce l’éternel silence, s’il le faut. Pourquoi voulez-vous m’exclure de cette infortune? J’eusse partagé votre bonheur! Et notre âme peut suppléer à tout ce qui existe.
La jeune femme tressaillit, et ce fut avec des yeux pleins de lumière qu’elle le regarda.
—Voulez-vous marcher un peu, en me donnant le bras, dans cette rue sombre? dit-elle. Nous nous figurerons que c’est une promenade pleine d’arbres, de printemps et de soleil!—J’ai quelque chose à vous dire, moi aussi, que je ne redirai plus.
Les deux amants, le cœur dans l’étau d’une tristesse fatale, marchèrent, la main dans la main, comme des exilés.
—Écoutez-moi, dit-elle, vous qui pouvez entendre le son de ma voix. Pourquoi donc ai-je senti que vous ne m’offensiez pas? Et pourquoi vous ai-je répondu? Le savez-vous?... Certes, il est tout simple que j’aie acquis la science de lire, sur les traits d’un visage et dans les attitudes, les sentiments qui déterminent les actes d’un homme, mais, ce qui est tout différent, c’est que je pressente, avec une exactitude aussi profonde et, pour ainsi dire, presque infinie, la valeur et la qualité de ces sentiments ainsi que leur intime harmonie en celui qui me parle. Quand vous avez pris sur vous de commettre, envers moi, cette épouvantable inconvenance de tout à l’heure, j’étais la seule femme, peut-être, qui pouvait en saisir, à l’instant même, la véritable signification.
Je vous ai répondu, parce qu’il m’a semblé voir luire sur votre front ce signe inconnu qui annonce ceux dont la pensée, loin d’être obscurcie, dominée et bâillonnée par leurs passions, grandit et divinise toutes les émotions de la vie et dégage l’idéal contenu dans toutes les sensations qu’ils éprouvent. Ami, laissez-moi vous apprendre mon secret. La fatalité, d’abord si douloureuse, qui a frappé mon être matériel, est devenue pour moi l’affranchissement de bien des servitudes! Elle m’a délivré de cette surdité intellectuelle dont la plupart des autres femmes sont les victimes.