—Vivre ensemble!... dites-vous... Vous oubliez qu’après les premières exaltations, la vie prend des caractères d’intimité où le besoin de s’exprimer exactement devient inévitable. C’est un instant sacré! Et c’est l’instant cruel où ceux qui se sont épousés, inattentifs à leurs paroles, reçoivent le châtiment irréparable du peu de valeur qu’ils ont accordée à la qualité du sens réel, unique, enfin, que ces paroles recevaient de ceux qui les énonçaient. «Plus d’illusions!» se disent-ils, croyant, ainsi, masquer, sous un sourire trivial, le douloureux mépris qu’ils éprouvent, en réalité, pour leur sorte d’amour,—et le désespoir qu’ils ressentent de se l’avouer à eux-mêmes.
Car ils ne veulent pas s’apercevoir qu’ils n’ont possédé que ce qu’ils désiraient! Il leur est impossible de croire que,—hors la Pensée, qui transfigure toutes choses,—toute chose n’est qu’ILLUSION ici-bas. Et que toute passion, acceptée et conçue dans la seule sensualité, devient bientôt plus amère que la Mort pour ceux qui s’y sont abandonnés.—Regardez au visage les passants, et vous verrez si je m’abuse.—Mais nous, demain! Quand cet instant serait venu!... J’aurais votre regard, mais je n’aurais pas votre voix! j’aurais votre sourire... mais non vos paroles! Et je sens que vous ne devez point parler comme les autres!...
Votre âme primitive et simple doit s’exprimer avec une vivacité presque définitive, n’est-ce pas? Toutes les nuances de votre sentiment ne peuvent donc être trahies que dans la musique même de vos paroles! Je sentirais bien que vous êtes tout rempli de mon image, mais la forme que vous donnez à mon être dans vos pensées, la façon dont je suis conçue par vous, et qu’on ne peut manifester que par quelques mots trouvés chaque jour,—cette forme sans lignes précises et qui, à l’aide de ces mêmes mots divins, reste indécise et tend à se projeter dans la Lumière pour s’y fondre et passer dans cet infini que nous portons en notre cœur,—cette seule réalité, enfin, je ne la connaîtrai jamais! Non!... Cette musique ineffable, cachée dans la voix d’un amant, ce murmure aux inflexions inouïes, qui enveloppe et fait pâlir, je serais condamnée à ne pas l’entendre!... Ah! celui qui écrivit sur la première page d’une symphonie sublime: «C’est ainsi que le Destin frappe à la porte!» avait connu la voix des instruments avant de subir la même affliction que moi!
Il se souvenait, en écrivant! Mais moi, comment me souvenir de la voix avec laquelle vous venez de me dire pour la première fois: «Je vous aime!...»
En écoutant ces paroles, le jeune homme était devenu sombre: ce qu’il éprouvait, c’était de la terreur.
—Oh! s’écria-t-il. Mais vous entr’ouvrez dans mon cœur des gouffres de malheur et de colère! J’ai le pied sur le seuil du paradis et il faut que je referme, sur moi-même, la porte de toutes les joies! Êtes-vous la tentatrice suprême—enfin!... Il me semble que je vois luire, dans vos yeux, je ne sais quel orgueil de m’avoir désespéré.
—Va! je suis celle qui ne t’oubliera pas! répondit-elle.—Comment oublier les mots pressentis qu’on n’a pas entendus?
—Madame, hélas! vous tuez à plaisir toute la jeune espérance que j’ensevelis en vous!... Cependant si tu es présente où je vivrai, l’avenir, nous le vaincrons ensemble! Aimons-nous avec plus de courage! Laisse-toi venir!
Par un mouvement inattendu et féminin, elle noua ses lèvres aux siennes, dans l’ombre, doucement, pendant quelques secondes. Puis elle lui dit avec une sorte de lassitude:
—Ami, je vous dis que c’est impossible. Il est des heures de mélancolie où, irrité de mon infirmité, vous chercheriez des occasions de la constater plus vivement encore! Vous ne pourriez oublier que je ne vous entends pas!... ni me le pardonner, je vous assure! Vous seriez, fatalement, entraîné, par exemple, à ne plus me parler, à ne plus articuler de syllabes auprès de moi! Vos lèvres, seules, me diraient: «Je vous aime», sans que la vibration de votre voix troublât le silence. Vous en viendriez à m’écrire, ce qui serait pénible, enfin! Non, c’est impossible! Je ne profanerai pas ma vie pour la moitié de l’Amour. Bien que vierge, je suis veuve d’un rêve et veux rester inassouvie. Je vous le dis, je ne puis vous prendre votre âme en échange de la mienne. Vous étiez, cependant, celui destiné à retenir mon être!... Et c’est à cause de cela même que mon devoir est de vous ravir mon corps. Je l’emporte! C’est ma prison! Puissé-je en être bientôt délivrée!—Je ne veux pas savoir votre nom... Je ne veux pas le lire!... Adieu!—Adieu!...