(Ici le directeur se croise les bras en regardant son interlocuteur avec des yeux ternes):
—Ah çà! est-ce que vous prenez le Public pour un imbécile, par hasard? Vous êtes étonnant, ma parole d’honneur!—Il est doué d’un autre genre... d’intelligence que vous, voilà tout.
—Cependant, répond, en souriant, le littérateur démasqué, il semblerait, en vous écoutant, que, de nous deux, celui qui outrage le plus sincèrement le public... ce n’est pas moi?
—Sans aucun doute, mon jeune ami! Seulement, je le bafoue, moi, d’une manière pratique et qui me rapporte. En effet, le bourgeois (qui est l’ennemi de tout et de lui-même) me rétribuera toujours, individuellement, pour flatter sa vilenie, mais à une condition! c’est que je lui laisse croire que c’est à son voisin que je parle. Qu’importe le style en cette affaire? La seule devise qu’un homme de lettres sérieux doive adopter de nos jours est celle-ci: Sois médiocre! C’est celle que j’ai choisie. De là, ma notoriété.—Ah! c’est qu’en fait de bourgeoisie française, nous ne sommes plus au temps d’Eustache de Saint-Pierre, voyez-vous!—Nous avons progressé. L’Esprit humain marche! Aujourd’hui le tiers état, tout entier, ne désire plus, et avec raison, qu’expulser en paix et à son gré ses flatuosités, acarus et borborygmes. Et comme il a, par l’or et par le nombre, la force des taureaux révoltés contre le berger, le mieux est de se naturaliser en lui.—Or, vous arrivez, vous, prétendant lui faire ingurgiter des bonbonnes d’aloès liquide dans des coquemards d’or ciselé. Naturellement il regimbera, non sans une grimace, ne tenant pas à ce qu’on lui purge, de force, l’intellect! Et il me reviendra, tout de suite, à moi, préférant, après tout, reboire mon gros vin frelaté dans mon vieux gobelet sale, vu l’habitude, cette seconde nature. Non, poète! aujourd’hui la mode n’est pas au génie!—Les rois, tout ennuyeux qu’ils soient, approuvent et honorent Shakespeare, Molière, Wagner, Hugo, etc.; les républiques bannissent Eschyle, proscrivent le Dante, décapitent André Chénier. En république, voyez-vous, on a bien autre chose à faire que d’avoir du génie! On a tant d’affaires sur les bras, vous comprenez. Mais cela n’empêche pas les sentiments. Concluons. Mon jeune ami, c’est triste à dire, mais vous êtes atteint de beaucoup, d’énormément de talent. Pardonnez-moi ma rude franchise. Mon intention n’est pas de vous blesser. Certaines vérités sont dures à entendre, à votre âge, je le sais, mais... du courage! Je comprends, j’approuve, même, l’effort inouï que vous avez, dis-je, commis dans la répréhensible action de cet article: mais, que voulez-vous! cet effort est stérile: il est impossible de devenir une canaille sincère: il faut le don! il faut... l’onction! c’est de naissance. Il ne faut pas qu’un article infâme sente le haut-le-cœur, mais la sincérité, et, surtout, l’inconscience:—sinon vous serez antipathique: on vous devinera. Le mieux est de vous résigner. Toutefois,—si vous n’êtes pas un génie (comme je l’espère sans en être sûr),—votre cas n’est pas désespéré. En ne travaillant pas, vous arriverez peut-être. Par exemple, si vous vouliez vous constituer, sciemment, plagiaire, cela ferait polémique, on vendrait, et vous pourriez alors revenir me voir: sans cela, rien à faire ensemble.—Tenez, moi, moi qui vous parle, je vous le dis tout bas: j’ai du talent tout comme vous: aussi, je n’écris jamais dans mon journal; je serais réduit, en trois jours, à la mendicité. D’ailleurs, j’ai mes raisons pour ne pas écrire le moindre livre, pour ne pas imprimer la moindre ligne qui pourrait faire peser sur mon avenir le soupçon d’une capacité quelconque!... Je ne veux, derrière moi, que le néant.
—Quoi! pas même dix lignes?... interrompt le littérateur, d’un air étonné.
—Non. Rien.—Je tiens à devenir ministre! répond, d’un ton péremptoire, le directeur.
—Ah! c’est différent.
—Et je laisse crier au paradoxe! Et ce que je vous dis est tellement absolu, au point de vue pratique, voyez-vous... que si le portefeuille des Beaux-Arts, par exemple, dépendait, en France, du suffrage universel, vous seriez le premier, tout en haussant les épaules, à voter pour moi. Mais oui, mais oui! Soyons sérieux, que diable! Je ne plaisante jamais. Allons, laissez-moi votre manuscrit tout de même.
Un silence.
—Permettez, monsieur, répond alors l’Inconnu, en ressaisissant son travail sur la table, vous faites erreur, ici. En politique, mes idées sont autres qu’en journalisme, et je ne comprendrais, au portefeuille en question, qu’un homme d’une droiture, d’une capacité, d’un savoir et d’une dignité d’esprit des plus rares. Or, en dehors de la feuille que vous dirigez, il y a en France des journalistes dont la probité défie l’entraînement vénal de l’époque, dont le style sonne pur, dont le verbe flambe clair et dont l’utile critique rectifie sans cesse les jugements inconsidérés de la foule. Je vous atteste que, dans l’hypothèse dont vous parlez, je donnerais ma voix, de préférence, à l’un d’entre eux.