Sur la terrasse, entre la rangée de fiacres et le vitrage, une pelouse de femmes, une floraison de chignons échappés du crayon de Guys, attifées de toilettes invraisemblables, se prélassaient sur les chaises, auprès des guéridons de fer battu peints en vert espérance. Sur ces guéridons étaient délivrés des breuvages. Les yeux tenaient de l’émerillon et de la volaille. Les unes conservaient sur leurs genoux un gros bouquet, les autres un petit chien, les autres rien. Vous eussiez dit qu’elles attendaient quelqu’un.

Parmi ces jeunes femmes, deux se faisaient remarquer par leur assiduité; les habitués de la salle célèbre les nommaient, tout court, Olympe et Henriette. Celles-là venaient dès le crépuscule, s’installaient dans une anfractuosité bien éclairée, réclamaient, plutôt par contenance que par besoin réel, un petit verre de vespetro ou un «mazagran», puis surveillaient le passant d’un œil méticuleux.

Et c’étaient les demoiselles de Bienfilâtre!

Leurs parents, gens intègres, élevés à l’école du malheur, n’avaient pas eu le moyen de leur faire goûter les joies d’un apprentissage: le métier de ce couple austère consistant, principalement, à se suspendre, à chaque instant, avec des attitudes désespérées, à cette longue torsade qui correspond à la serrure d’une porte cochère. Dur métier! et pour recueillir, à peine et clairsemés, quelques deniers à Dieu!!! Jamais un terne n’était sorti pour eux à la loterie! Aussi Bienfilâtre maugréait-il, en se faisant, le matin, son petit caramel. Olympe et Henriette, en pieuses filles, comprirent, de bonne heure, qu’il fallait intervenir. Sœurs de joie depuis leur plus tendre enfance, elles consacrèrent le prix de leurs veilles et de leurs sueurs à entretenir une aisance modeste, il est vrai, mais honorable dans la loge.—«Dieu bénit nos efforts,» disaient-elles parfois, car on leur avait inculqué de bons principes et, tôt ou tard, une première éducation, basée sur des principes solides, porte ses fruits. Lorsqu’on s’inquiétait de savoir si leurs labeurs, excessifs quelquefois, n’altéraient pas leur santé, elles répondaient, évasivement, avec cet air doux et embarrassé de la modestie et en baissant les yeux: «Il y a des grâces d’état...»

Les demoiselles de Bienfilâtre étaient, comme on dit, de ces ouvrières «qui vont en journée la nuit». Elles accomplissaient, aussi dignement que possible, (vu certains préjugés du monde), une tâche ingrate, souvent pénible. Elles n’étaient pas de ces désœuvrées qui proscrivent, comme déshonorant, le saint calus du travail, et n’en rougissaient point. On citait d’elles plusieurs beaux traits dont la cendre de Monthyon avait dû tressaillir dans son beau cénotaphe.—Un soir, entre autres, elles avaient rivalisé d’émulation et s’étaient surpassées elles-mêmes pour solder la sépulture d’un vieux oncle, lequel ne leur avait cependant légué que le souvenir de taloches variées dont la distribution avait eu lieu naguère, aux jours de leur enfance. Aussi étaient-elles vues d’un bon œil par tous les habitués de la salle estimable, parmi lesquels se trouvaient des gens qui ne transigeaient pas. Un signe amical, un bonsoir de la main répondaient toujours à leur regard et à leur sourire. Jamais personne ne leur avait adressé un reproche ni une plainte. Chacun reconnaissait que leur commerce était doux, affable. Bref, elles ne devaient rien à personne, faisaient honneur à tous leurs engagements et pouvaient, par conséquent, porter haut la tête. Exemplaires, elles mettaient de côté pour l’imprévu, pour «quand les temps seraient durs», pour se retirer honorablement des affaires un jour.—Rangées, elles fermaient le dimanche. En filles sages, elles ne prêtaient point l’oreille aux propos des jeunes muguets, qui ne sont bons qu’à détourner les jeunes filles de la voie rigide du devoir et du travail. Elles pensaient qu’aujourd’hui la lune seule est gratuite en amour. Leur devise était: «Célérité, Sécurité, Discrétion»; et, sur leurs cartes de visite, elles ajoutaient: «Spécialités.»

Un jour, la plus jeune, Olympe, tourna mal. Jusqu’alors irréprochable, cette malheureuse enfant écouta les tentations auxquelles l’exposait plus que d’autres (qui la blâmeront trop vite peut-être) le milieu où son état la contraignait de vivre. Bref, elle fit une faute:—elle aima.

Ce fut sa première faute; mais qui donc a sondé l’abîme où peut nous entraîner une première faute? Un jeune étudiant, candide, beau, doué d’une âme artiste et passionnée, mais pauvre comme Job, un nommé Maxime, dont nous taisons le nom de famille, lui conta des douceurs et la mit à mal.

Il inspira la passion céleste à cette pauvre enfant qui, vu sa position, n’avait pas plus de droits à l’éprouver qu’Ève à manger le fruit divin de l’Arbre de la Vie. De ce jour, tous ses devoirs furent oubliés. Tout alla sans ordre et à la débandade. Lorsqu’une fillette a l’amour en tête, va te faire lanlaire!

Et sa sœur, hélas! cette noble Henriette, qui maintenant pliait, comme on dit, sous le fardeau! Parfois, elle se prenait la tête dans les mains, doutant de tout, de la famille, des principes, de la Société même!—«Ce sont des mots!» criait-elle. Un jour, elle avait rencontré Olympe vêtue d’une petite robe noire, en cheveux, et une petite jatte de fer-blanc à la main. Henriette, en passant, sans faire semblant de la reconnaître, lui avait dit très bas: «Ma sœur, votre conduite est inqualifiable! Respectez, au moins, les apparences!»

Peut-être, par ces paroles, espérait-elle un retour vers le bien.