Séance tenante, une députation, qu’elles précédèrent, sortit de l’Opéra, se dirigeant vers les Batignolles, dans les profondeurs desquelles devait s’être retiré, loin du bruit, l’austère virtuose.

On arriva.

S’enquérir du vieillard, gravir ses neuf étages, se suspendre à la patte pelée de sa sonnette et attendre, en soufflant, sur le palier, fut pour nos ambassadeurs l’affaire d’une seconde.

Soudain, tous se découvrirent: un homme d’aspect vénérable, au visage entouré de cheveux argentés qui tombaient en longues boucles sur ses épaules, une tête à la Béranger, un personnage de romance, se tenait debout sur le seuil et paraissait convier les visiteurs à pénétrer dans son sanctuaire.

—C’était lui! L’on entra.

La croisée, encadrée de plantes grimpantes, était ouverte sur le ciel, en ce moment empourpré des merveilles du couchant. Les sièges étaient rares: la couchette du professeur remplaça, pour les délégués de l’Opéra, ces ottomanes, ces poufs, qui, chez les musiciens modernes, abondent, hélas! trop souvent. Dans les angles s’ébauchaient de vieux chapeaux-chinois; çà et là gisaient plusieurs albums dont les titres commandaient l’attention.—C’était d’abord: Un premier amour! mélodie pour chapeau-chinois seul, suivie de Variations brillantes sur le Choral de Luther, concerto pour trois chapeaux-chinois. Puis septuor de chapeaux-chinois (grand unisson) intitulé: Le Calme. Puis une œuvre de jeunesse (un peu entachée de romantisme): Danse nocturne de jeunes Mauresques dans la campagne de Grenade, au plus fort de l’Inquisition, grand boléro pour chapeau-chinois; enfin, l’œuvre capitale du maître: Le Soir d’un beau jour, ouverture pour cent cinquante chapeaux-chinois.

Les cymbales, très émues, prirent la parole au nom de l’Académie nationale de Musique.—«Ah! dit avec amertume le vieux maître, on se souvient de moi maintenant? Je devrais... Mon pays avant tout. Messieurs, j’irai.»—Le trombone ayant insinué que la partie à jouer paraissait difficile:—«Il n’importe,» dit le professeur en les tranquillisant d’un sourire. Et, leur tendant ses mains pâles, rompues aux difficultés d’un instrument ingrat:—«A demain, messieurs, huit heures, à l’Opéra.»

Le lendemain, dans les couloirs, dans les galeries, dans le trou du souffleur inquiet, ce fut un émoi terrible: la nouvelle s’était répandue. Tous les musiciens, assis devant leurs pupitres, attendaient, l’arme au poing. La partition de la Musique-nouvelle n’était plus, maintenant, que d’un intérêt secondaire. Tout à coup, la porte basse donna passage à l’homme d’autrefois: huit heures sonnaient! A l’aspect de ce représentant de l’ancienne-Musique, tous se levèrent, lui rendant hommage comme une sorte de postérité. Le patriarche portait sous son bras, couché dans un humble fourreau de serge, l’instrument des temps passés, qui prenait, de la sorte, les proportions d’un symbole. Traversant les intervalles des pupitres et trouvant, sans hésiter, son chemin, il alla s’asseoir sur sa chaise de jadis, à la gauche de la caisse. Ayant assuré un bonnet de lustrine noire sur sa tête et un abat-jour vert sur ses yeux, il démaillota le chapeau-chinois, et l’ouverture commença.

Mais, aux premières mesures et dès le premier coup d’œil jeté sur sa partie, la sérénité du vieux virtuose parut s’assombrir; une sueur d’angoisse perla bientôt sur son front. Il se pencha, comme pour mieux lire et, les sourcils contractés, les yeux rivés au manuscrit qu’il feuilleta fiévreusement, à peine respirait-il!...

Ce que lisait le vieillard était donc bien extraordinaire, pour qu’il se troublât de la sorte!...