—Enfin!... grommela le père Mosé, que ses muscles horrifiés allaient trahir; mais... voici un service rendu par quelqu’un... dont je n’en attendais pas! Ne voulant rien devoir à personne, il est juste que je le rétribue... comme je rétribuerais un vivant. Donnons-lui donc ce que je donnerais... à un homme.

Et, pendant que la barque s’approchait, Mosé, dans son organique zèle de faire ce qu’il pouvait pour s’acquitter, fouilla sa poche, en retira une pièce d’or—qu’il enfonça gravement et de son mieux entre les deux doigts repliés sur le clou de la main droite.

—Quittes! murmura-t-il, en se laissant tomber, presque évanoui, entre les bras des mariniers.

La peur bien légitime de perdre sa sacoche le maintint ferme jusqu’à l’atterrage d’Avignon. Le lit chauffé d’une auberge, l’y réconforta. Ce fut en cette ville qu’il s’établit un mois après, ayant recouvré son or sous les décombres de son ancien logis, et ce fut là qu’il s’éteignit en sa centième année.

Or, en décembre de l’année qui suivit cet incident insolite, il arriva qu’une jeune fille du pays, une très pauvre orpheline d’un charmant visage, Euphrasie ***, ayant été remarquée par de riches bourgeois de la Vaucluse, ceux-ci, déconcertés par ses refus inexplicables, résolurent, dans son intérêt, de la prendre par la famine. Elle fut donc bientôt congédiée, par leurs soins, de l’ouvroir où elle gagnait le franc quotidien de sa subsistance et de sa bonne humeur, en échange de onze heures, seulement, de travail (l’ouvroir étant tenu par une famille des plus recommandables de la ville). Elle se vit également renvoyée, le jour même, du réduit où elle remerciait Dieu matin et soir; car, il faut être juste, l’hôtelier, qui avait des enfants à établir, ne devait pas, ne pouvait pas, en sérieuse conscience, s’exposer à perdre les six beaux francs mensuels du cellulaire galetas qu’elle occupait chez lui. «Si honnête qu’elle fût,» lui dit-il, «ce n’est pas avec du sentiment qu’on paye les contributions»; et d’ailleurs, peut-être était-ce «pour son bien, à elle», ajouta-t-il en clignant de l’œil, «qu’il devait se montrer rigoureux.» En sorte que, par un crépuscule d’hiver où le tintement clair des Angelus passait dans le vent, la tremblante enfant infortunée marchait à travers les rues de neige et, ne sachant où aller, se dirigea vers le calvaire.

Là, poussée très probablement par les anges, dont les ailes soulevèrent ses pas sur les blancs degrés, elle s’affaissa au pied de la Croix profonde, heurtant de son corps le bois éternel, en murmurant ces ingénues paroles:—«Mon Dieu, secourez-moi d’une petite aumône, ou je vais mourir ici.»

Et, chose à stupéfier l’entendement, voici que, de la main droite du vieux Christ, vers qui les yeux de la suppliante s’étaient levés, une pièce d’or tomba sur la robe de l’enfant,—et que ce choc, avec la sensation douce et jamais troublante d’un miracle, la ranima.

C’était une pièce déjà séculaire, à l’effigie du roi Louis XVI, et dont l’or jauni luisait sur la jupe noire de l’élue. Sans doute, aussi, quelque chose de Dieu, tombant, en même temps, dans l’âme virginale de cette enfant du ciel, en raffermit le courage. Elle prit l’or, sans même s’étonner, se leva, baisa, souriante, les pieds sacrés—et s’enfuit vers la ville. Ayant remis à l’aubergiste raisonnable les six francs en question, elle attendit le jour, là-haut, dans sa couchette glacée, mangeant son pain sec dans la nuit, l’extase dans le cœur, le Ciel dans les yeux, la simplicité dans l’âme. Dès le jour suivant, pénétrée de la force et de la clarté vivantes, elle commença son œuvre sainte à travers les refus, les portes fermées, les malignes paroles, les menaces et les sourires.

Et son œuvre de lumière fut fondée.

Aujourd’hui, la jeune bienheureuse vient de s’envoler en sa réalité, victorieuse des ricanantes saletés de la terre, toute radieuse du «miracle» que CRÉA sa foi, de concert avec Celui qui permet à toutes choses d’apparaître.