Ils se revirent le lendemain, non loin de Boisfleury, dans un sentier que l’automne parsemait déjà de feuilles dorées;—ce fut la main dans la main qu’ils échangèrent de naïves confidences, sans même penser qu’ils s’aimaient.—Puis, tous les jours, jusqu’à la fin d’octobre, Guilhem la revit, se passionnant pour elle.
C’était un grave cœur, plein de croyances, dont les sentiments étaient à la fois purs, ardents et stables. Yvaine était joueuse, engageante et d’un babil d’oiseau; peut-être un peu trop rieuse. Ils se fiancèrent avec d’innocents baisers, de doux projets de ménage.
Et c’était une longue étreinte silencieuse, lorsqu’ils se quittaient.
Comme Guilhem avait gardé son secret, même pour son père, le vieux garde attribuait l’air nouvellement soucieux de son fils aux seules approches du moment de la conscription—ce qui entrait pour une part, aussi, dans la vérité. L’ancien sergent lui donnait, à souper, des conseils pour réussir au régiment.
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Le primitif Guilhem aimait donc avec ferveur, avec foi—sans remarquer qu’Yvaine, étant seulement très jolie, mais sans une lueur de beauté, ne pouvait être qu’incapable de sentiments bien solides.
Amoureuse, peut-être; amante, sa nature s’y refusait. Certes, elle se fût peu défendue, s’il eût voulu, d’avance, en obtenir des privautés conjugales plus sérieuses que des baisers et des étreintes; mais, en ce croyant, une sorte d’effroi de ternir sa fiancée maîtrisait la fièvre des désirs, l’emportement de la passion: de tels entraînements, trop oublieux de l’honneur, sentaient le sacrilège, et ceci les refrénait. Yvaine, de tempérament plus frivole, regrettait, au fond de ses idées, qu’il eût si fort cette qualité du respect;—et même son inclination pour lui s’en attiédit un peu. Elle avait envie de rire, parfois, de ce trop grave amour—qu’elle comprenait à l’étourdie, et selon d’étroites sensations; bref, elle eût bien préféré que Guilhem fût «plus amusant»; mais un mari (se disait-elle), ce doit sans doute, être comme cela, d’abord.
Au moment des adieux, quand Guilhem tomba au service militaire, elle ressentait pour lui plutôt de l’amitié que de l’amour. Cependant, ils échangèrent la bague; elle l’attendrait. Cinq ans de fidélité! N’était-ce pas compter sur un rêve que d’y croire, l’ayant bien regardée? Pourtant l’idée ne vint même pas à Guilhem qu’elle pût manquer à sa parole.
Le matin de son départ, au moment de s’éloigner vers la ville, il lui dit, la tenant embrassée: «Va, je reviendrai sous-lieutenant, avec la croix.—Ah! mon Guilhem, lui répondit-elle (avec un accent si sincère qu’elle en fut dupe elle-même sur le moment), si tu te faisais tuer à la guerre, je te jure que je me ferais religieuse!» Il eut un tressaillement: c’était la promesse inespérée! Dans un élan de tendresse profonde, il lui ferma les paupières d’un long baiser... C’était scellé! Ils étaient mari et femme. On s’écrirait toutes les semaines.—La vérité, c’est qu’Yvaine l’avait entrevu en uniforme d’officier, ce qui l’avait transportée. Ils se séparèrent, les yeux en pleurs, n’ayant l’un de l’autre qu’une petite photographie, tirée par un artiste de passage, au prix d’un franc.
Guilhem fut incorporé dans les chasseurs d’Afrique et dirigé sur la province d’Alger.