Le lendemain matin, j’étais à R***, d’où Saint-Maur n’est distant que de deux lieues, environ.

Désireux de conquérir une bonne nuit (afin de pouvoir prendre mon fusil dès le lendemain, au point du jour), et toute sieste d’après déjeuner me semblant capable d’empiéter sur la perfection de mon sommeil, je consacrai ma journée, pour me tenir éveillé malgré la fatigue, à plusieurs visites chez d’anciens compagnons d’études.—Vers cinq heures du soir, ces devoirs remplis, je fis seller, au Soleil-d’Or, où j’étais descendu, et, aux lueurs du couchant, je me trouvai en face d’un hameau.

Chemin faisant, je m’étais remémoré le prêtre chez lequel j’avais dessein de m’arrêter pendant quelques jours. Le laps de temps qui s’était écoulé depuis notre dernière rencontre, les excursions, les événements intermédiaires et les habitudes d’isolement devaient avoir modifié son caractère et sa personne. J’allais le retrouver grisonnant. Mais je connaissais la conversation fortifiante du docte recteur,—et je me faisais une espérance de songer aux veillées que nous allions passer ensemble.

—L’abbé Maucombe! ne cessais-je de me répéter tout bas,—excellente idée!

En interrogeant sur sa demeure les vieilles gens qui paissaient les bestiaux le long des fossés, je dus me convaincre que le curé,—en parfait confesseur d’un Dieu de miséricorde,—s’était profondément acquis l’affection de ses ouailles et, lorsqu’on m’eut bien indiqué le chemin du presbytère assez éloigné du pâté de masures et de chaumines qui constitue le village de Saint-Maur, je me dirigeai de ce côté.

J’arrivai.

L’aspect champêtre de cette maison, les croisées et leurs jalousies vertes, les trois marches de grès, les lierres, les clématites et les roses-thé qui s’enchevêtraient sur les murs jusqu’au toit, d’où s’échappait, d’un tuyau à girouette, un petit nuage de fumée, m’inspirèrent des idées de recueillement, de santé et de paix profonde. Les arbres d’un verger voisin montraient, à travers un treillis d’enclos, leurs feuilles rouillées par l’énervante saison. Les deux fenêtres de l’unique étage brillaient des feux de l’Occident; une niche où se tenait l’image d’un bienheureux était creusée entre elles. Je mis pied à terre, silencieusement: j’attachai le cheval au volet et je levai le marteau de la porte, en jetant un coup d’œil de voyageur à l’horizon, derrière moi.

Mais l’horizon brillait tellement sur les forêts de chênes lointains et de pins sauvages, où les derniers oiseaux s’envolaient dans le soir; les eaux d’un étang couvert de roseaux, dans l’éloignement, réfléchissaient si solennellement le ciel; la nature était si belle, au milieu de ces airs calmés, dans cette campagne déserte, à ce moment où tombe le silence, que je restai—sans quitter le marteau suspendu,—que je restai muet.

O toi, pensai-je, qui n’as point l’asile de tes rêves, et pour qui la terre de Chanaan, avec ses palmiers et ses eaux vives, n’apparaît pas, au milieu des aurores, après avoir tant marché sous de dures étoiles, voyageur si joyeux au départ et maintenant assombri,—cœur fait pour d’autres exils que ceux dont tu partages l’amertume avec des frères mauvais,—regarde! Ici l’on peut s’asseoir sur la pierre de la mélancolie!—Ici les rêves morts ressuscitent, devançant les moments de la tombe! Si tu veux avoir le véritable désir de mourir, approche: ici la vue du ciel exalte jusqu’à l’oubli.

J’étais dans cet état de lassitude, où les nerfs sensibilisés vibrent aux moindres excitations. Une feuille tomba près de moi; son bruissement furtif me fit tressaillir. Et le magique horizon de cette contrée entra dans mes yeux! Je m’assis devant la porte, solitaire.