«Si, dans l’instant, ce taciturne ascète, votre souverain, se dérobe à ma demande en d’imprécises réponses,—avant une heure, moi, je le jure! Akëdysséril!—entraînant mes vierges militaires, nous passerons, debout, au front de nos chars vermeils avec des rires, dans la fumée, dispersant l’incendie de nos torches en feu aux profonds des noirs feuillages de votre antique avenue! Ma puissante armée, encore ivre de triomphe, et qui est aux portes de Bénarès, entrera dans la ville sur mon appel. Elle enserrera cet édifice désormais déserté de son dieu! Et cette nuit, toute la nuit, sous les chocs multipliés de mes béliers de bronze, j’en effondrerai les pierres, les portes, les colonnades! Je jure qu’il s’écroulera dans l’aurore et que j’écraserai le monstrueux simulacre vide où veilla, durant des siècles, l’esprit même de Sivà! Mes milices, dont le nombre est terrible, avec leurs lourdes massues d’airain, les auront broyés, pêle-mêle, ces blocs rocheux, avant que le soleil de demain—si demain nous éclaire—ait atteint le haut du ciel! Et le soir, lorsque le vent, venu de mes monts lointains—devant qui les autres de la terre s’humilient—aura dispersé tout ce vaste nuage de vaines poussières à travers les plaines, les vallées et les bois du Habad, je reviendrai, moi! vengeresse! avec mes guerrières, sur mes noirs éléphants, fouler le sol où s’éleva le vieux temple!... Couronnées de frais lotus et de roses, elles et moi, sur ses ruines, nous entrechoquerons nos coupes d’or, en criant aux étoiles, avec des chants de victoire et d’amour, les noms des deux ombres vengées! Et ceci, pendant que mes exécuteurs enverront, l’une après l’autre, du haut des amoncellements qui pourront subsister encore des parvis dévastés, vos têtes et vos âmes rouler en ce Néant-originel que votre espoir imagine!... J’ai dit.»

La reine Akëdysséril, le sein palpitant, la bouche frémissante, abaissant les paupières sur ses grands yeux bleus tout en flammes, se tut.

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Alors le serviteur de Sivà, tournant vers elle sa blême face de granit, lui répondit d’une voix sans timbre:

—«Jeune reine, devant l’usage que nous faisons de la vie, penses-tu nous faire de la mort une menace?—Tu nous envoyas des trésors—semés, dédaigneusement, par nos saïns, sur les degrés de ce temple—où nul mendiant de l’Inde n’ose venir les ramasser! Tu parles de détruire cette demeure sainte? Beau loisir,—et digne de tes destinées,—que d’exhorter des soldats sans pensée à pulvériser de vaines pierres! L’Esprit qui anime et pénètre ces pierres est le seul temple qu’elles représentent: lui révoqué, le temple, en réalité, n’est plus. Tu oublies que c’est lui seul, cet Esprit sacré, qui te revêt, toi-même, de l’autorité dont tes armes ne sont que le prolongement sensible... Et que ce serait à lui seul, toujours, que tu devrais de pouvoir abolir les voiles sous l’accident desquels il s’incorpore ici. Quand donc le sacrilège atteignit-il d’autre dieu... que l’être même de celui qui fut assez infortuné pour en consommer la démence!

«Tu vins à moi, pensant que la Sagesse des Dêvas visite plus spécialement ceux qui, comme nous, par des jeûnes, des sacrifices sanglants et des prières, préservent la clairvoyance de leur propre raison de dépendre des fumées d’un breuvage, d’un aliment, d’une terreur ou d’un désir. J’accueillis tes vœux parce qu’ils étaient beaux et sombres, même en leur féminine frivolité,—m’engageant à les réaliser,—par déférence pour le sang qui te couvre.—Et voici que, dès les premiers pas de ton retour, ton lucide esprit s’en remet à des intelligences de délateurs—que je n’ai même pas daigné voir—pour juger, pour accuser et pour maudire mon œuvre, de préférence à t’adresser simplement à moi, tout d’abord, pour en connaître.

«Tu le vois, ta langue a formé, bien en vain, les sons dont vibrent encore les échos de cet édifice,—et s’il me plut d’entendre jusqu’à la fin tes harmonieux et déjà si oubliés outrages, c’est que,—fût-elle sans base et sans cause,—la colère des jeunes tueuses, dont les yeux sont pleins de gloire, de feux et de rêves, est toujours agréable à Sivà.

«Ainsi, reine Akëdysséril, tu désires—et ne sais ce qui réalise! Tu regardes un but et ne t’inquiètes point de l’unique moyen de l’atteindre.—Tu demandas s’il était au pouvoir de la Science-sainte d’induire deux êtres en ce passionnel état des sens où telle subite violence de l’Amour détruirait en eux, dans la lueur d’un même instant, les forces de la vie?... Vraiment, quels autres enchantements qu’une réflexion toute naturelle devais-je mettre en œuvre pour satisfaire à l’imaginaire de ce dessein?—Écoute: et daigne te souvenir.

«Lorsque tu accordas la fleur de toi-même au jeune époux, lorsque Sinjab te cueillit en des étreintes radieuses, jamais nulle vierge, t’écriais-tu, n’a frémi de plus ardentes délices, et ta stupeur, selon ce que tu m’attestas, était d’avoir survécu à ce grave ravissement.

«C’est que,—rappelle-toi,—déjà favorisée d’un sceptre, l’esprit troublé d’ambitieuses songeries, l’âme disséminée en mille soucis d’avenir, il n’était plus en ton pouvoir de te donner tout entière. Chacune de ces choses retenait, au fond de ta mémoire, un peu de ton être et, ne t’appartenant plus en totalité tu te ressaisissais obscurément et malgré toi—jusqu’en ce conjugal charme de l’embrassement—aux attirances de ces choses étrangères à l’Amour.