—Il est aisé de se dire forte en se dérobant à l’épreuve de tous combats.

—Je ne suis qu’une créature humaine, faite de chair et de faiblesses, péchant, quand même, toujours; pourquoi voudrais-je d’autres luttes que celles-là dont je suis sûre de sortir victorieuse?

—Alors, lui demandai-je avec un affectueux étonnement, comment se fait-il que vous soyez venue ici ce soir!

Un inexprimable sourire, fait de dédain terrestre et d’extase sacrée, illumina la pâleur de ses traits:

—J’ai dû subir, dans ma docilité, l’ancienne coutume du Carmel qui prescrit à l’humble fiancée de la Croix d’affronter les tentations du monde avant de prononcer ses vœux. Je suis ici par obéissance.

*
* *

En ce moment même, d’harmonieuses mélodies du bal nous parvinrent, plus distinctes; une tenture de salon venait d’être écartée, laissant entrevoir un resplendissement de femmes souriantes, dans les valses, sous les lumières. Envisageant donc celle dont l’austère pensée dominait ainsi ces visions, je lui répondis avec une émotion dont tremblait un peu ma voix:

—En vérité, mademoiselle, on se sent à jamais attristé par la rigueur de votre renoncement!—Pourquoi cette hâte du sacrifice? La vie parût-elle sans joies, celles qu’on peut dispenser ne lui donnent-elles pas un prix? Il est beau de ne pas craindre les amertumes, de se prêter aux illusions, d’accepter les tâches que d’autres subissent pour nous, d’aimer, de palpiter, de souffrir et de savoir, enfin, vieillir!—Alors, n’ayant plus à remplir aucun devoir, si votre âme, lassée des froissements humains, aspirait au repos, je comprendrais votre retraite du monde, qui maintenant me semble, je l’avoue, une sorte de désertion.

Elle se détachait comme un lys sur les ténèbres étoilées qui semblaient le milieu complémentaire de sa personne, et ce fut avec une voix d’élue qu’elle me répondit:

—Différer, dites-vous?... Non. Celles-là ne sauraient avoir droit qu’au mirage du ciel, qui pourraient calculer leur holocauste de façon à n’offrir à Dieu que le rebut de leur corps et la cendre de leur âme. La puissance de sa foi fait à chacun la splendeur de son paradis, et, croyez-nous, ce n’est que dans l’effort souverain pour échapper aux attaches rompues qu’on puise la surhumaine faculté d’élancement vers la Lumière divine.—Pourquoi, d’ailleurs, hésiter? Le moment de n’être plus suit de près, à tel point, celui d’avoir été, que la vie ne s’affirme, en vérité, que dans la conception de son néant. Dès lors, comment, même, appeler «sacrifice» (après tout!) l’abandon terrestre de cette heure dont le bon emploi peut sanctifier, seul, notre immortalité?