Vers neuf heures, chez Liszt, après une présentation semi-officielle, le Grand-duc, un élancé jeune homme de trente-huit à quarante ans, m’ayant prié de lui lire quelque fantaisie, je m’assis, auprès d’un candélabre, devant le guéridon sur lequel il s’accoudait. Entouré d’une vingtaine d’intimes de la cour et des amis du voyage, je donnai lecture, d’environ dix pages, d’une bouffonnerie énorme et sombre, couleur du siècle: Tribulat Bonhomet.
Il est des soirs où l’on est bien disposé, pour la gaîté. Un bon hasard m’avait fait tomber, sans doute, sur l’un d’eux. J’obtins donc un succès de fou rire très extraordinaire.
Cette hilarité presque convulsive s’empara des plus graves personnages de l’auditoire, jusqu’à leur faire oublier l’étiquette. J’en atteste les invités, le Grand-duc avait, littéralement, les larmes aux yeux. Un sévère officier de la maison du tzar, secoué par un étouffement, fut obligé de se retirer—et nous entendîmes dans l’antichambre les monstrueux éclats de rire solitaire auxquels il se livrait, enfin, en liberté.—Ce fut fantastique. Et je suis sûr que demain, en lisant ces lignes, S. A. R. le prince de Saxe-Weimar ne pourra se défendre d’un sourire au souvenir de cette soirée.
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Le lendemain, par un beau soleil, dans la délicieuse vallée d’Eisenach, entourée de collines boisées que domine le féodal donjon de la Wartburg, les quinze ou vingt mille sujets de notre auguste châtelain s’ébattaient dans l’allégresse.—Des brasseries champêtres, des tréteaux pavoisés, des musiques, une fête en pleine nature! Ce peuple aimait le passé, se sentant digne de l’avenir.
Le Grand-duc, seul, en redingote moderne, aimé comme un ami, vénéré de tous, se promenait au milieu des groupes. Signe particulier: on le saluait en souriant.
Le matin, j’avais visité la Wartburg. J’avais contemplé, à mon tour, cette tache noire que l’encrier de Martin Luther laissa sur la muraille, en s’y brisant, alors qu’un soir le digne réformateur, croyant entrevoir le diable en face de la table où il écrivait, lui jeta ledit encrier aux cornes! J’avais vu le couloir où Sainte-Elisabeth accomplit le miracle des roses,—la salle du Landgrave où les minnesingers Walter de la Vogelweide et Wolfram d’Eischenbach furent vaincus par le chant du chevalier de Vénus.
La fête continuait donc l’impression des siècles, évoquée par la Wartburg.
Le Grand-duc, m’ayant aperçu dans le vallon, vint à moi par un mouvement de courtoisie charmante.
Pendant que nous causions, il salua de la main une vieille femme qui passait, joyeuse, entre deux beaux étudiants; ceux-ci, tête nue, lui donnaient le bras.