»Donc, puisqu'ils sont comme s'ils n'étaient pas,—faute d'un peu d'âme et de bonne volonté,—le penseur ne doit pas en tenir compte. Ils sont pareils à ces lacs maudits, à ces eaux mortes, dont les vapeurs tuent les oiseaux du ciel, si leurs ailes ne sont pas assez puissantes pour les franchir d'un trait.
»Il est assez pénible de s'en apercevoir; généralement les cyniques rassis et mûrs se rencontrent dans les castes élevées qui,—à tort ou à raison,—mènent joyeuse vie un peu aux dépens du labeur universel. Cela cessera quand la sape de la justice sera parvenue jusqu'à eux; mais cela est, quant à présent, et cela fut presque toujours. Ces hommes n'ont d'autre valeur que l'impulsion même qu'ils donnent de par la dispensation de leur fortune. Il faut donc leur montrer une certaine déférence, à cause de cette force dont l'organisation sociale les investit gratuitement, et avec laquelle ils peuvent nuire. Les relations inévitables de chaque jour obligent les âmes élevées à frayer avec ces âmes restées en chemin, sous peine de voir leurs plus simples actions en butte à toute sorte d'impudents commentaires (le monde, prêtant ses petitesses à ses grandeurs, ne croit pas au désintéressement du génie). C'est sans doute pour ce motif que Tullia Fabriana recevait parfois le flux brillant de cette société dont elle ne pouvait défendre sa vue, mais dont la conscience collective s'arrêtait devant la sienne, comme la mer devant le rocher.
»Ainsi, dans les salons de son palais, sur l'Arno, se rencontraient des princes toscans, de vieux diplomates au front toujours voilé d'une convenable inquiétude, de beaux cavaliers florentins, attachés aux diverses légations, et dont les costumes sombres étaient rehaussés de cordons, de pierreries ou de diverses autres marques de distinction; de jeunes femmes héritières des plus illustres maisons d'Italie et les grands artistes du temps. Le palais sortait de son ombre sur les quais illuminés; les flots, diaprés de lueurs, bruissaient aux souffles embaumés de la nuit; les jardins qui bordaient les péristyles extérieurs étincelaient dans leurs feuillages, et des couples insoucieux et splendides marchaient sur les pelouses et sous les épais orangers.—Ces soirs-là, la belle souveraine s'humanisait et se transfigurait: elle trouvait une parole d'accueil pour chacun de ses hôtes; sa beauté orientale s'encadrait dans cet entourage resplendissant et avait cela de particulièrement sympathique, même pour les femmes, qu'elle n'excitait aucune mauvaise arrière-pensée d'envie ou de haine. La fête passée, on parlait d'elle dans tout Florence, quelque temps,—mais seulement comme d'une patricienne libre et paisible, décidée à garder noblement sa paisible liberté.»
[CHAPITRE V.]
Transfiguration.
«Elle marche dans sa beauté, pareille à la nuit des climats sans nuages et des cieux étoilés.»
(Lord Byron, Mélodies hébraïques.)
Un physionomiste ordinaire fût parvenu, sans doute, à réunir ces données au sujet de la marquise Tullia Fabriana, et il eût été malaisé de la définir d'une manière plus précise.
Sans être de volée supérieure sous ce rapport, l'on peut saisir avec facilité les prédispositions et les instincts d'une âme d'après les lignes au repos de sa forme visible, dans le son de la voix, les manières, les expressions, etc.;—mais lire une Idée fixe à travers les replis de l'extérieur, connaître la véritable nature et la dominante impulsion d'une Intelligence, deviner, positivement, le grand mobile caché dans toutes les précautions du génie, cela n'est plus du ressort de l'intuition, cela dépend de la force de volonté du sujet.
De quelle valeur étaient les observations de Zénon touchant le masque déprimé de Socrate? D'aucune, en fait. La clairvoyance du physionomiste ne peut rien, passé telle limite que lui impose la fatalité faciale. Le plus puissant analyseur ayant affaire, par exemple, à une exception humaine, peut tomber à faux sur un détail et le prendre pour base de l'ensemble, lorsqu'il ne sera que le résultat passager de l'influence du milieu sous lequel il l'étudiera. Ces sortes d'écoles ne sont point rares chez les plus experts. La science de la face humaine étant toute de pressentiment dans ses principes, reconstruire la vie d'une personne d'après la rapide inspection de ses traits, voir, l'une après l'autre, ses aptitudes, ses passions préférées, déterminer ses possibilités d'avenir, d'après la résultante probable de tels plis de la bouche dans le sourire, de telle accentuation des rides, de telle appréciation de deux choses données, chacun peut faire cela plus ou moins exactement, à son insu.—Pour les observateurs, il y a des nuances que d'autres, moins sensibles, n'aperçoivent pas; ceux-là se rendent compte du prochain d'une façon à peu près sûre. Aux hommes doués de l'incarnation intuitive, rien n'échappe. Ils se mettent dans autrui et s'y regardent comme dans un miroir; ils y écoutent impersonnellement tomber leurs paroles et touchent juste, par conséquent, lorsqu'ils parlent. Un dernier mot à ce sujet.